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Les insomnies de Marie Darrieussecq : "J’ai l’impression d’avoir perdu mon sommeil dans une forêt"

D’où vient l’insomnie ? Qu’est-ce qui ne dort pas quand je ne dors pas ? interroge l’écrivaine Marie Darrieussecq. Elle a perdu le sommeil. Et dans son nouveau livre (Pas dormir, P.O.L), elle nous raconte comment elle a tenté de le retrouver.

 

" J’ai perdu le sommeil. Je me suis retournée sur mes pas et il ne me suivait plus. Il s’était détaché de moi, et j’errais sans lui dans la nuit. "

Marie Darrieussecq souffre d’insomnie depuis des années, comme beaucoup d’entre nous. Elle raconte dans ce livre l’aboutissement de vingt ans de voyage et de panique dans la littérature et dans les nuits.

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L’insomnie de l’écrivain

"J’ouvre les livres et tous me parlent d’insomnie. Woolf ! Gide ! Pavese ! Plath ! Sontag ! Kafka ! Dostoïevski ! Darwich ! Murakami ! Césaire ! Borges ! U Tam’si ! Sur tous les continents, la littérature ne parle que de ça. Comme si écrire c’était ne pas dormir. "

Le livre est une forme d’autobiographie en insomniaque, mais il a surtout traversé les livres des autres : Proust, l’un des patrons de l’insomnie, Kafka, qui donne l’impression de ne jamais dormir… Plus Marie Darrieussecq avançait dans sa bibliothèque, plus elle ne voyait que ça !

Les écrivains sont donc bien souvent des insomniaques, a pu constater Marie Darrieussecq. Mais il y a d’autres insomniaques, bien sûr. Comme son père, qui travaillait à l’entretien d’une fonderie et à qui on téléphonait la nuit parce que les machines tombaient en panne tout le temps. Et ça l’a rendu complètement insomniaque.

"Moi j’ai une insomnie de luxe, parce que je ne suis pas conductrice d’engin, je ne dois pas pointer à un bureau le matin à 8 heures. Je peux dormir, mais je ne dors pas. Et ça, c’est énigmatique."

Mais que peut faire un insomniaque de ce temps de la nuit ? "Il y a eu de bons moments d’écriture la nuit, mais à quel prix ! Au prix de journées hagardes. […]

Il y a cette espèce de conversation permanente avec soi-même. Moi, je m’entends assez bien avec moi-même dans la journée, je me supporte. Mais à 4 heures du matin, je n’en peux plus de moi, il faut que ça s’arrête. J’aimerais juste dormir. J’aimerais que le flux de pensées s’arrête. C’est une sorte de tourbillon, de divagation, de dérive, qui n’est pas très intéressante, en fait."
 

Vingt ans de recours désespérés et curieux

Dans son livre, Marie Darrieussecq a suivi un chemin poétique et assez drôle. C’est l’histoire d’un ratage permanent, avec un terrible comique de répétition.

Elle a tout essayé pour dormir : somnifères, barbituriques, yoga, exercice physique, tests, chamanisme, technologie, jeûne, rituels, tisanes, recettes et expédients divers, et même le lait de soja au chocolat recommandé par Philip Roth pour remplacer l’alcool.

Car oui, elle a même essayé l’alcool, "jusqu’à respecter la définition de l’alcoolisme, à savoir qu’on ne peut pas s’empêcher de boire, même si ce ne sont que 2 ou 3 verres par jour. Il y a tout un parcours avec l’alcool dans le livre, parce que l’alcool endort, mais il réveille, immanquablement, à 3h33 ou 4h44, ce que les Allemands appellent "les heures schnaps", les heures où on voit double ou triple !"

Le livre regarde un peu du côté de Duras, mais aussi très souvent du côté de Pérec, qui était un grand clinophile, il écrivait beaucoup au lit, rappelle-t-elle. Elle a compté les moutons et aussi ses amants… Les listes ne l’endorment pas mais lui permettent de classer ses souvenirs, sa vie, des choses ennuyeuses et parfois drôles aussi. Elle s’est ainsi rendu compte qu’elle avait eu plus de babysitters que d’amants !

Elle a essayé de lire tout Simenon, avant de se rendre compte que "Simenon, à un i près, c’est l’anagramme d’insomnie".

Elle a essayé la psychanalyse, qui lui a sauvé la vie, lors de sa dépression à 25 ans, mais qui ne l’a pas du tout endormie.
 

Hyper vigilance

Autrefois, Marie Darrieussecq dormait. Avant d’être maman. C’est l’arrivée de son premier né dans sa vie qui l’a rendue hyper vigilante. Normalement, on retrouve le sommeil quand les enfants grandissent.

"Ce qui devient pathologique, c’est que je ne l’ai jamais retrouvé. Quelque chose s’est perdu. J’ai l’impression d’avoir perdu mon sommeil dans une forêt, qu’il s’est égaré loin de moi. Que j’ai aussi perdu mon ombre. J’aime bien cette idée que le sommeil, c’est une ombre dans laquelle on peut se replier et tout quitter. Une ombre qui vous tend les bras. Et la mienne, elle est partie quelque part et je ne la retrouve plus."

 

"Les gens qui dorment, ils ignorent leur bonheur. C’est comme un couple qui va bien. On est bien avec son sommeil. Et moi, il y a eu un divorce, à un moment, hélas."

La psychanalyse lui a révélé que si elle ne dort pas, c’est parce qu’elle a peur que les gens qu’elle aime meurent. "Je ne dors pas, parce que si je dors, il va arriver une catastrophe aux gens que j'aime. Parce que dans ma famille, il y a un enfant mort, qui me hante, qui était mon grand frère. Au fond, tout le monde a des histoires dramatiques, c'est la vie aussi, hélas."

Elle raconte ses voyages dans le monde entier, les chambres d’hôtel où le sommeil ne vient pas. Jusqu’au Rwanda, où la mémoire vive du génocide témoigne d’une autre insomnie : devant l’horreur. "Il y a des gens qui ont vécu des traumatismes insupportables et qui pourtant arrivent à se réfugier dans le sommeil."
 

L’insomnie augmente à mesure qu’on déboise

Peut-être veillons-nous parce que nous ne sommes pas seuls. D’autres êtres ont les yeux ouverts. L’insomnie se nourrit de ce sentiment confus : il y a autre chose, écrit Marie Darrieussecq.

"Il y a une intuition poétique à l’origine de ce livre : l’insomnie augmente à mesure qu’on déboise. Il me paraît certain que notre sommeil est entamé par ce qu’on fait à la planète, à notre maison. A mesure qu’on entre dans les forêts, les virus en sortent, mais aussi une sorte d’insomnie radicale qui nous atteint profondément dans ce qu’on est : des animaux sur cette planète. […]

La façon qu’on a d’empiéter sur les forêts nous fait empiéter sur le chamanisme. On est en train d’éteindre toutes ces civilisations du chamanisme, du contact avec les animaux et avec les rêves des animaux.

Les animaux sauvages, les rêves et les étoiles, ces trois choses ont un point commun : elles existent. Un autre point commun : on les oublie."

A l’origine de ce travail sur l’insomnie, il y a aussi le petit livre lumineux de Jonathan Crary, 24/7, le capitalisme à l’assaut du sommeil. Il y parle de l’électricité omniprésente, de la connexion permanente, mais aussi de la fameuse chambre de repos de Pascal, qui n’existe plus aujourd’hui, et heureusement, selon Marie Darrieussecq.

 

Quant aux étoiles, "elles nous rappellent qu’on est sur une planète, une planète parmi d’autres, qui aurait pu ne pas être. On a perdu ce sens profondément métaphysique et tellement simple qu’on est debout sur une planète et que c’est éphémère. Et on est là à vouloir être rentable, c’est très fatigant et c’est un peu idiot. Et les animaux sauvages, on les oublie pareil, parce que si on se rappelait d’eux, comme de nos rêves, ça nous rendrait moins productifs."
 

Ecoutez Marie Darrieussecq ici, à partir de 9'

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