Dans quel Monde on vit

Le philosophe Pascal Chabot : "Etre en vie, c’est avoir le temps"


Nous n’avons plus le temps. Nous ne cessons de le dire, de le ressentir. Et pourtant "être en vie, c’est avoir le temps", nous rappelle le philosophe Pascal Chabot. Il nous invite à reprendre notre temps et à en faire de l’or.

Son nouvel essai s’intitule Avoir le temps. Essai de chronosophie (PUF).
 

Ne pas avoir le temps, c’est le sentiment constant, c’est le métronome de nos vies. Et pourtant, vivre, c’est avoir le temps. "Tout le paradoxe est que le temps est à la fois de l’ordre de l’avoir et de l’ordre de l’être. Ce côté temps et être, être et temps,… qui est sans doute l’un des plus grands ouvrages de la philosophie du 20e siècle, avec Heidegger. Le temps a été interprété du côté de l’être, presque exclusivement au cours du 20e siècle, ce qui est évident et ce qui a été extrêmement nécessaire."

Pascal Chabot a trouvé intéressant de creuser également du côté de l’avoir. Pour avoir un point de vue sur le temps différent, peut-être plus en résonance avec des questions concrètes que l’on se pose, par rapport à notre civilisation technologique ou par rapport à la question écologique.
 

Gaspillons-nous le temps ?

Le vol du temps est existentiel. Le temps est irréversible par excellence, pris dans des structures telles que le travail, les loisirs…

"Evidemment, nous sommes des cigales du temps, très souvent, et heureusement, parce qu’il y a là une générosité. Quiconque compte sans cesse ses secondes paraît un radin temporel et donc un radin relationnel, pour ainsi dire. Cela étant, il est certain que les immenses offrandes de temps au vide peuvent parfois poser question."

Il y a aussi une porte ouverte à la différence des tempéraments, souligne Pascal Chabot. "Nous sommes tous de temps différents, je pense. Certains sont de l’attente, d’autres de l’espoir, d’autres continuent à cultiver en eux un passé qui est leur zone de confiance. Nous sommes également civilisationnellement pris dans le temps des urgences qui nous sont rappelées par nos écrans, et le temps, dans tout cela, échappe."
 

Je n’ai pas le temps. Mais de quoi manquons-nous réellement ?

Parfois nous manquons véritablement de temps, parce qu’il y a trop, parfois nous manquons de capacité de choisir, parfois encore de loisir, de cet otium, ce caractère contemplatif de l’existence, qui est le lieu où les choses adviennent à leur rythme, explique Pascal Chabot.

"C’est un pas de côté par rapport à la frénésie du monde comme il va, qui permet, non pas de combler le manque de temps, mais de dédoubler notre rapport au temps, par une sorte de réflexivité, par un regard autre, qui est aussi le regard artiste. […] Et on comprend aussi les temporalités différentes de tous les êtres qui forment cette planète."
 

L’oisiveté active

L’oisiveté est la condition de la philosophie, dit aussi Pascal Chabot. Elle l’a été en Grèce, à Rome… Cette oisiveté nous déprend d’une certaine efficacité, d’un sentiment d’urgence et elle organise des rencontres fortuites.

C’est aussi une manière d’adhérer à une certaine sympathie pour le monde : la résonance dans laquelle on peut entrer avec ce qui croît, ce qui évolue, avec ce qui meurt. Cela nécessite d’avoir une mentalité dans laquelle on ne va pas tout de suite interagir, pour tout organiser. Les temporalités des philosophes sont très différentes, par exemple, de celles des mathématiciens. "Les philosophes sont parfois comme des vins de garde."

Le temps offre beaucoup. Et c’est une grande leçon de cette sagesse du temps, de cette chronosophie, de savoir écouter ses propres rythmes et d’avoir une certaine patience par rapport à ce qui doit naître.

 

L’afuturalgie

L’afuturalgie, 'ce crime contre la jeunesse', c’est la douleur de ne pas avoir de futur. C’est une nostalgie inversée, explique Pascal Chabot. C’est la nostalgie de se voir privé d’avenir.

Vers la fin de sa vie, l’afuturalgie est le lot commun. Mais à 15 ou 20 ans, s’entendre dire cela, c’est d’une violence incroyable et cela fait naître un sentiment de révolte par rapport à la situation, qui rend cette parole compréhensible, car souvent scientifiquement documentée. Et par rapport à cette manière d’interpréter la fin des temps comme inéluctable et comme seule possibilité.

Il faut d’autres oxygènes d’avenir, il faut vraiment réouvrir l’échelle de temporalité et peut-être retrouver une réinterprétation du progrès, qui est quand même notre manière de nous connecter dans un temps qui dépend peut-être beaucoup plus de nous. Il faut inventer un nouveau rapport au temps, en inventant un nouveau rapport aux choses.

Il faut arrêter de croire qu’on peut interagir avec la nature comme on interagit avec un objet, insiste Pascal Chabot.

"Les temporalités des arbres, des glaciers, du climat sont tout à fait différentes de nos temporalités humaines. Et c’est peut-être en se mettant davantage à l’écoute, en comprenant scientifiquement ces différentes temporalités et en ne faisant pas l’erreur de se tromper de référentiel temporel qu’on peut le plus intelligemment et le plus sagement interagir avec ce qui nous entoure."
 

Que peuvent dire les philosophes aux jeunes ?

Pour Pascal Chabot, les philosophes ont à offrir des modèles de compréhension, avec de la lucidité, sans rien minimiser, mais sans ressasser la catastrophe, sans collapsologie apocalyptique.

Il faut dire aux jeunes que l’action est possible, que le propre de l’humanité est de pouvoir forger des mentalités qui permettent d’affronter les problèmes.

Il faut leur dire que le fatal, le destin ne sont pas la seule catégorie qui peut irriguer une vie. Le destin, le fatal, existent, on l’a vu avec ce virus, mais cette fatalité n’a pas à conduire l’humanité à simplement baisser les bras. Le vaccin, en particulier, est une figure de lutte.

Ce qui est du destin, ce qui est du délai, ce qui est du progrès, voilà les possibilités diverses qui nous habitent.

 

Ecoutez ici 'Dans quel Monde on vit" : Pascal Chabot y parle de son livre à partir de 10'.

Vous entendrez aussi l’histoire d’un grimpeur d’arbre, qui nous dit sans doute quelque chose de la fin des temps… C’est 'La brûlure' (Grasset), de l’écrivain et éditeur Christophe Bataille.

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