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Laurent Tillon : "Le mot 'diplomatie' est un mot-clé en forêt et dans la nature en général"

Et si nous écoutions les arbres ? Comment ? Qu’ont-ils à nous enseigner, à nous confier ? Le biologiste et forestier Laurent Tillon nous raconte la vie d’un chêne de 240 ans et nous dévoile quelques secrets de la forêt.

Laurent Tillon, biologiste ingénieur à l’Office national des Forêts en France, est l’auteur de l’ouvrage Être un chêne. Sous l’écorce de Quercus (Actes Sud – Mondes sauvages).
 

"Ils sont 3000 milliards sur terre, près de 420 fois plus nombreux que les humains. Ils sont indispensables au maintien de la vie", écrit Laurent Tillon en parlant des arbres. Pour sa part, il s’est particulièrement intéressé à un chêne rencontré dans la forêt de Rambouillet, lorsqu’il était un adolescent plein de doutes.

Une sorte d’apaisement, de sérénité, l’a gagné de manière quasi immédiate, à ce contact. Petit à petit, le chêne et lui se sont apprivoisés. Ce chêne l’a beaucoup aidé, lui a envoyé des ondes positives. C’est au pied de son arbre que sa vocation de forestier s’est révélée à lui.
Il l’a baptisé Quercus. De son nom latin Quercus Petraea, pour le chêne Cécile, ces fameux grands chênes que l’on trouve dans les forêts de l’ouest de l’Europe.

Aujourd’hui, le son qu’il préfère, c’est celui de la forêt après l’orage. "C’est un moment qui dégage énormément de vie. Juste avant, on a eu l’orage, qui est l’essence même de la majesté de la nature, la nature que l’on ne maîtrise pas. Je crois que ça nous remet un peu à notre place. […]
Juste après l’orage, à la fois, l’eau s’égoutte des feuilles, tombe au sol et va alimenter la forêt, et on retrouve les chants d’oiseaux caractéristiques de la vie qui reprend. C’est le moment où je me sens le plus vivant quand je me trouve en forêt."

Comment la forêt peut-elle nous faire du bien ?

En forêt, il n’y a plus de faux-semblant, on peut faire tomber le masque et être nous-mêmes. On est face à soi, sans devoir être attentif à l’image que l’on peut renvoyer, souligne Laurent Tillon. Et on est dans une ambiance calme, qui favorise la sérénité.

Par ailleurs, l’été en forêt, même si l’espace autour de nous semble calme, les arbres sont confrontés à une multitude d’agresseurs, dont les insectes. Ils émettent alors des molécules, les phytoncides, qui renforcent notre système immunitaire lorsqu’on les respire.

L’effort physique que l’on fait en se promenant en forêt fait du bien à notre corps. Mais au-delà de ça, les feuilles produisent des ions négatifs également transportés dans l’air, qui réduisent notre hormone du stress chronique, le cortisol, réduisant ainsi les risques cardiovasculaires.
 

"Pour qui sait l’écouter, Quercus devient un bavard intarissable"

C’est ce qu’écrit Laurent Tillon. Car au pied de son arbre, il a souvent reçu des petits signes, notamment pour les grandes décisions de sa vie : lorsqu’il a décidé de devenir forestier, par exemple.

Comment écouter un arbre ? Chaque partie de l’arbre nous raconte une part de son histoire, mais aussi de la forêt et de son environnement. Chacune des branches a ainsi poussé parce qu’à un moment, il y a eu un petit trou entre les autres arbres qui l’entouraient.

En se basant sur l’environnement, la végétation, les sols, mais aussi les écrits sur les forêts, rédigés notamment au fil du temps par les moines, Laurent Tillon sait que Quercus a approximativement 240 ans, que sa vie a commencé vers 1780.

Les arbres diplomates

Pour qu’un gland arrive à germer, il faut un tas de conditions favorables. Beaucoup sont parasités par des insectes, dévorés par des animaux, des oiseaux. Le chêne est une espèce qui a besoin de lumière directe pour pouvoir croître. S’il en manque, il va pousser mais rapidement disparaître. Pour que le gland donne un chêne, il faut donc qu’il ait été transporté par un animal, dans un roncier qui le protège du gibier et des animaux domestiques emmenés pâturer en forêt.

C’est donc grâce aux autres que Quercus est en vie. Le mot 'diplomatie' est un mot-clé en forêt et dans la nature en général, explique Laurent Tillon. Chaque espèce interagit avec l’ensemble des autres espèces de la communauté forestière. Le chêne est timide, il respecte une zone de non-agression avec ses voisins de la même espèce. Il y a toujours une petite frange de ciel visible entre chacun des arbres, parce qu’ils se respectent les uns les autres.

Avec les autres espèces aussi, on observe aussi une sorte de relation diplomatique, de relation gagnant-gagnant, avec tous les autres individus qui sont dans son environnement ou qui ont une interaction directe avec sa structure même.
 

L’évolution des forêts

Les forêts vont devoir s’adapter au réchauffement climatique. Dans leur histoire, elles ont été en perpétuel mouvement.

Le changement climatique entraîne des sécheresses très fortes et en même temps des températures extrêmes. Certains arbres, certains chênes, peuvent résister aux sécheresses, par contre les températures extrêmes peuvent être très délétères. Mais certaines essences forestières, comme les hêtres, ne supportent ni la sécheresse ni les températures extrêmes.

"Clairement, cela va entraîner des fortes perturbations, des fortes modifications de notre écosystème forestier, avec des mortalités très fortes, dans les 30 ans qui viennent. Et cela va entraîner un remplacement par des individus qui seront peut-être un peu différents."

Par manque d’eau, on aura très probablement des forêts dont la hauteur sera réduite, de 30 mètres actuellement, à 15 ou 20 mètres dans les années qui viennent. Avec des arbres sans doute un peu plus dispersés dans le paysage et des essences peut-être différentes, prévoit Laurent Tillon.

Ecoutez l’intégralité de l’entretien ici !

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