Dans quel Monde on vit

Laurent de Sutter : " Votre Sainteté, vous êtes le pape de la puissance de l’espoir dans un monde de gestionnaires du pouvoir "

Le travail : c’est un thème qu’évoque régulièrement  le pape François dans ses interventions. Ces jours-ci, il a soutenu la mise en place d’un revenu minimum (ou salaire universel) et la réduction de la journée de travail. De cette façon, dit-il, " chaque personne pourrait se permettre l'accès aux biens les plus élémentaires de la vie ". Il n’en fallait pas plus pour que l’essayiste et éditeur Laurent de Sutter décide de lui écrire.

 

Votre Sainteté,

 

 

Comment s’adresser à vous ? Comment, lorsqu’on est un mécréant, un bourgeois éduqué dans le catholicisme aussi formel que creux de la bourgeoisie d’un petit pays ? Comment, sans aussitôt sembler un individu hostile – un de ces fatigants bouffeurs de curé comme la laïcité en produit de trop nombreux ? Je n’ai pas la réponse à cette question, Votre Sainteté – de sorte que, je l’espère, vous me laisserez le bénéfice de la naïveté ou de l’ignorance si jamais je fais preuve, dans cette lettre, de maladresse. Je souhaitais m’adresser à vous pour une raison très précise : pour saluer, dans votre parole, la présence d’un thème qui vous est cher, mais dont vous savez qu’il fait grincer de nombreuses dents, parmi vos ouailles autant que chez ceux que l’idée même d’Eglise hérisse. Ce thème, c’est celui du travail.

Vous êtes un homme, Votre Sainteté, dont l’histoire est traversée par un souci constant pour les inégalités dont sont victimes de trop nombreux travailleurs de ce monde. Vous n’avez pas de mots assez durs à l’égard de toutes celles et tous ceux qui défendent ce que vous nommez vous-mêmes un " système des puissants ", un " système injuste ", dans lequel la quête du lucre devrait ouvrir à toutes les latitudes.

Vous avez souvent insisté sur la nécessité et l’urgence qu’il y a mettre fin à ce système – ou, du moins, à en élaborer pas tant des limites que des techniques permettant de s’en passer. Vous vous êtes fait l’avocat du revenu universel, de la semaine de temps de travail réduit ; vous avez défendu les chômeurs ; vous avez parlé pour les pauvres – ces pauvres que, en tant que Jésuite, vous avez voulu rejoindre par vos vœux.

Cette permanence de sujets qui, chez des hommes bien moins puissants ou importants que vous, ne suscite la plupart du temps que la raillerie a nourri mon admiration, Votre Sainteté, je ne vous le cache pas. Cette admiration, elle est celle que nous devrions tous réserver à ceux qui utilisent leur puissance d’une autre manière qu’un simple pouvoir – ce que les penseurs anciens appelaient la potentia, par opposition à la potestas.

Ce n’est pas à un érudit tel que vous que je l’apprendrai : entre la puissance et le pouvoir, il existe une différence considérable, qui tient précisément à la manière dont l’une et l’autre ont à faire avec la limite. Là où le pouvoir désigne la capacité à imposer des limites, la puissance est ce qui permet d’outrepasser celles-ci, de déployer les possibilités que celles-ci avaient décrétées impossibles.

En faisant usage de votre prodigieuse audience, de l’autorité qui vous est reconnue par votre communauté, et donc aussi par toutes celles et tous ceux qui ont tout intérêt à ne pas se la mettre à dos, vous montrez l’exemple, devenu si rare, d’un homme de pouvoir devenu un homme puissant – là où tant de vos prédécesseurs, et tant de ceux qui vous jalousent votre autorité, n’aspirent qu’à la première.

Même si vos discours ne sont pas suivis d’effets, même si les responsables politiques du monde entier continuent à ricaner à l’idée, à leurs yeux infantiles, de payer les gens pour ne rien faire, vous savez, vous, que recourir à votre puissance pour défendre l’égalité, le loisir, la simplicité d’une vie protégée des compétitions idiotes où aiment à se vautrer les amateurs de grosses voitures et de montres vulgaires, c’est déjà contribuer à ce qu’existe un peu de ces idéaux qui vous sont chers.

Parce que votre vie est tout entière vouée à la religion, il reste en vous, malgré les prérogatives de chef d’Etat qui sont aussi les vôtres, le sens de ce qui se soustrait à la folie des idées trop sûres d’elles-mêmes. Ne rien faire, Votre Sainteté, vous n’ignorez pas que c’est aussi un des chemins qui mènent à Dieu – c’est-à-dire, pour quelqu’un qui, comme moi, y voit surtout un élan ou un appel, à la vie elle-même.

Il y a une puissance de l’oisiveté, qui la soustrait à tout pouvoir au profit d’autre chose, encore inconnu, encore à venir, et qu’on ne peut qu’espérer. Oui, Votre Sainteté, pour utiliser votre vocabulaire : vous êtes le pape de la puissance de l’espoir dans un monde de gestionnaires du pouvoir.

Ce n’est qu’une chose. Peut-être un détail. Mais ce sont des détails comme celui-là qui en rendent d’autres possibles. Je tenais à vous en exprimer ma gratitude.

 

Très cordialement à vous,

 

 

Laurent de Sutter

 

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