Dans quel Monde on vit

Laurent de Sutter : " Sire, en vous regardant, je me suis dit qu'il y avait encore un avenir pour l'étrange royaume bâtard dont vous êtes le chef d'Etat "

Laurent de Sutter :  « Sire, en vous regardant, je me suis dit qu’il y avait encore un avenir pour l’étrange royaume bâtard dont vous êtes le chef d’Etat »
Laurent de Sutter : « Sire, en vous regardant, je me suis dit qu’il y avait encore un avenir pour l’étrange royaume bâtard dont vous êtes le chef d’Etat » - © Olivier Matthys - Getty Images

Laurent de Sutter se prête à l’exercice d' "En toutes lettres !",  le nouveau rendez-vous de "Dans quel Monde on vit" sur La Première.

 

Sire,

 

Pardonnez-moi de m’adresser à vous sans y avoir été invité. Je n’ignore pas qu’il s’agit là d’une entorse au protocole – entorse qui n’a, pour toute excuse, que le fait qu’il appartient au genre épistolaire d’être parfois intempestif. Je voulais vous écrire car, ces jours-ci, je pense beaucoup à vous. Je pense, en particulier, au poids qui pèse sur vos épaules – vous qui êtes, pour le moment, le seul membre du gouvernement de la Belgique à agir en plein exercice. Malgré que la Constitution vous ait pour ainsi dire ôté tout pouvoir effectif, votre rôle, dans la vie des institutions, reste omniprésent. A défaut d’avoir reçu la capacité juridique à agir de manière politique, vous êtes en effet le témoin requis pour tout geste posé par ceux qui en disposent.

Être un témoin, ce n’est pas négligeable.

Car que fait un témoin ? Précisément cela : il témoigne. Il est celui qui rend compte de ce qui s’est passé – celui qui voit, qui entend, qui sait. Le témoin est celui dont le regard donne sens à une scène qui, sans lui, demeurerait mystérieuse, floue, secrète, peut-être même inexistante. Vous êtes donc le témoin, sire, des tensions qui traversent un pays qui ne sait plus trop bien où il va, des politiciens qui se battent pour s’en partager les restes, et des mesquineries qui leur tiennent lieu de programme. Vous êtes le témoin, aussi, de la manière dont ces tensions expriment les inquiétudes et les haines nourries par une population elle aussi déboussolée – ou, en tout cas, qui ne semble plus guère se retrouver ailleurs que dans une forme ou l’autre de colère.

Cela ne doit pas être facile. Vous le savez, sire, il en est beaucoup, en Belgique, pour qui votre présence, aussi ténue, aussi réglée soit-elle, est de trop. Ceux-là se verraient volontiers citoyens d’une république – c’est-à-dire d’un système politique qui ne serait pas troublé par un regard extérieur. Ils imaginent que la démocratie parlementaire pourrait, d’une manière ou d’une autre, prendre la forme d’un miroir dans lequel il leur serait possible de contempler à loisir leur reflet. Ils ne se rendent pas compte, sire, combien un tel miroir est déformant – et combien il n’y a, en réalité, d’institution que sous la forme de la trahison et du mensonge, que sous la forme de la médiation. Le pouvoir immédiat n’existe pas. Même dans notre vie la plus quotidienne nous avons besoin d’intermédiaires, d’outils, d’équipements, pour accomplir chacun de nos actes. Il en va de la politique comme du reste : les institutions, aussi bizarres, aussi imparfaites soient-elles, sont des médiations – des manières de négocier une forme de distance avec nous-mêmes.

En jouant le rôle de témoin, sire, vous incarnez plus que tout autre membre du gouvernement belge le principe de la médiation. Vous n’êtes même que ça : dès lors que votre action est réduite à un rôle de consultation (et de ratification et promulgation  lorsqu’un texte de loi vous est présenté), vous incarnez la médiation pure. Vous êtes l’interface qui, par son regard de témoin, permettez à la Belgique de faire autre chose que se complaire dans le spectacle de son reflet, dans le narcissisme qu’il y aurait à se croire seule avec elle-même.

Cela implique, ces jours-ci, d’innombrables rencontres, réunions, conversations, consultations, à propos desquelles le seul mot que vous ayez à dire est, officiellement, le silence. Je dois vous l’avouer, sire, je trouve qu’il y a quelque chose de beau, d’indubitablement noble, dans le fait de n’être que regard et silence – que témoin. Je ne suis pas naïf, cependant : je me doute que, entre deux portes, ou dans la discrétion de votre bureau, vous exprimez parfois des opinions, vous glissez un avis, vous proposez des hypothèses ou des scénarios. J’ai envie de dire : cela va de soi. Mais ce n’est pas ça qui me paraît essentiel. A regarder les images vous voyant serrer la main à un cortège ininterrompu d’hommes politiques cherchant à élaborer un projet de gouvernement pour la Belgique, c’est votre position qui m’a frappé – et l’importance sous-estimée qui est la sienne.

Car si ce pays a un témoin, alors cela signifie que, contre toute attente, il existe peut-être tout de même un peu. Même si, comme moi, on ne l’aime pas, la Belgique est bien un pays – et, grâce à vous, davantage que ce qu’on aime à croire lorsqu’on vous présente comme une marionnette inutile, à la vie trop luxueuse. Oui, sire, en vous regardant, je me suis dit qu’il y avait encore une chance, une possibilité, un avenir pour l’étrange royaume bâtard dont vous êtes le chef d’Etat – un chef qui n’a de chef que le titre, le chef d’une nation dont vous êtes la preuve qu’elle est sans chef. Ne pas avoir de chef, mais un témoin : voilà, sire, qui est décidément une belle définition de la démocratie.

 

Daigne Votre Majesté agréer l’expression de mon plus profond respect,

 

Laurent de Sutter

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