Dans quel Monde on vit

Laurent de Sutter : " chers Diables Rouges, pourquoi ne pas perdre ?"

Alors que vient de démarrer l’Euro de foot, l’essayiste et éditeur Laurent de Sutter questionne notre goût pour la victoire. Et se demande s’il ne serait pas temps d’inventer une compétition de ratages. Il adresse ses réflexions à notre équipe nationale.

Chers Diables Rouges,

 

En vous écrivant aujourd’hui, j’éprouve un sentiment curieux. Ce sentiment, c’est celui que ressent (ou devrait ressentir) tout individu qui s’apprête à parler de quelque chose qu’il ne connaît pas. Car je ne connais rien au football, chers Diables Rouges – ou plutôt : le peu que j’en connais ne m’a jamais vraiment encouragé à en savoir davantage.

Pourtant, et cela je ne l’ignore pas, ceux qui vous soutiennent sont nombreux. Pour vos supporters, comme on dit, vous incarnez une forme de promesse, qui mêle aux joies du spectacle celle d’une espèce curieuse d’identification. Eux, chers Diables Rouges, c’est un peu vous – du moins, à leurs yeux.

Certains esprits malins ont cru pouvoir en tirer une leçon un peu ironique, à base de critique du nationalisme ou de mépris de tout ce qui peut ressembler à du " grégarisme ". En lisant ou en écoutant ces esprits forts, qui ne peuvent s’empêcher de ricaner à l’évocation même du mot " football ", il m’arrive de me demander si les imbéciles, dans toute cette affaire, ne seraient pas d’autres que ceux que l’on imagine.

Car si je ne connais rien au football, chers Diables Rouges, je ne le méprise pas. Je n’ai rien à dire sur les salaires que certains d’entre vous gagnent. Je me fiche comme de ma première chemise des relations qui existent entre votre monde et je ne sais trop quels intérêts capitalistes. Je n’ai pas grand-chose à dire sur le narcissisme malade qui pousse ceux qui vous défendent à parfois vouloir casser la figure de ceux qui défendent d’autres équipes. Tout ça, chers Diables Rouges, est en réalité plutôt anecdotique. Ce qui me fascine, chez vous, est autre chose.

C’est le fait que vous incarniez la forme la plus populaire, la plus enthousiaste, la plus lyrique, parfois, d’une pulsion humaine que je continue à ne pas m’expliquer : la pulsion de la victoire.

Le spectacle que vous offrez, ce spectacle plus ou moins réussi ou plus ou moins raté que les commentateurs s’empresseront de décortiquer sur les plateaux de télévision et au zinc des cafés rouverts, est le spectacle de l’éternel quête du gain. C’est-à-dire aussi de l’éternelle acceptation de la perte. Pour qu’il y ait spectacle, chers Diables Rouges, il faut gagner – et même davantage : gagner avec le panache qui prouvera que votre victoire ne sera pas seulement méritée aux points, mais aussi au symbole.

Pour gagner, il faut prouver un empire, une souveraineté, une suprématie, dont la dimension politique ne pourra pas manquer d’apparaître à tous ceux dont les oreilles ne sont pas bouchées. Gagner, c’est prendre le pouvoir. Sur qui ? Sur ceux qui ont perdu. Mais pourquoi, chers Diables Rouges, se prêter à ce jeu curieux ? Pourquoi contribuer à ce petit théâtre que les Grecs, il y a fort longtemps, appelaient " agône ", et qu’ils avaient institué comme principe même de la vérité ? Pourquoi, en d’autres termes, rester de si grands métaphysiciens ?

Ne serait-il pas temps, chers Diables Rouges, d’imaginer autre chose – d’imaginer un show populaire qui laisse la question de la victoire (et donc de l’écrasement du perdant) de côté ? Ne serait-il pas temps de réfléchir à une manière de mettre en scène une forme sportive de défaite qui ne devrait rien au respect absurde d’un principe de jeu aussi confus qu’injustifiable ?

Pourquoi ne pas perdre, chers Diables Rouges – mais d’une façon absurde, comique, pathétique, sans même avoir fait semblant de vouloir jouer une seule seconde ?

Pourquoi ne pas déserter – ne pas emmener le ballon que vous maniez avec tant de virtuosité ailleurs, dans un champ, une bibliothèque, une station spatiale, où, soudain, il faudrait en inventer un nouvel usage ? Les ricaneurs, bien sûr, possèdent déjà une réponse à cette question : perdre de manière pathétique, c’est ce que vous faites depuis des décennies. Peut-être. A nouveau, je n’en sais rien – et les ricaneurs me fatiguent. Je préfère rêver grâce à vous, à ce monde que je ne verrai jamais, où la seule compétition qui attirerait les foules serait une compétition de ratages. Peut-être parviendrais-je à y décrocher un jour une médaille.

 

Très cordialement à vous,

 

Laurent de Sutter

 

Chaque samedi, dans “Dans quel Monde on vit”, un auteur-chroniqueur partage une lettre adressée à une personnalité qui occupe le devant de l’actualité, à un inconnu qu’il a repéré ou à une personne qui le fait rêver…

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