Dans quel Monde on vit

Laurent de Sutter : " Chers vivants, la vie n'est pas dans l'essentiel, mais bien dans l'accessoire. "

Alors que la crise sanitaire s’éternise, que le deuxième confinement n’arrive pas encore à son terme, l’essayiste et éditeur Laurent de Sutter a choisi pour " En toutes lettres ! " de s’adresser à vous, à nous, les vivants.

 

Chers vivants,

 

Je ne sais pas trop pourquoi je m’adresse à vous de cette manière. J’aurais pu dire : chers morts-vivants. Chers semblables, chers frères, qui n’arpentez plus, en guise de monde, que les quelques mètres carrés de votre salon. J’aurais pu dire : chers prisonniers – chers reclus plus ou moins volontaires, au nom de la loi ou de la peur. La liste serait longue, des petits noms que je pourrais utiliser pour caractériser ce qui, depuis de long mois, est devenu notre condition partagée. Mais il n’en reste pas moins que, en effet, nous sommes " vivants ".

C’est une vie un peu triste – une vie réduite à la plus simple expression de ses besoins et de ses devoirs, qui cherche dans la chance d’avoir évité le pire la consolation du fait qu’il n’y a plus vraiment de meilleur. Nous sommes vivants, c’est vrai – mais nous nous en fichons un peu. Car derrière les discours qui mettent au premier plan la sécurité et la santé de tous, nous ne pouvons nous empêcher d’entendre résonner un étrange appel, ruinant le reste de joie qui nous réchauffe encore.

La consolation n’est pas la vie.

Le fait de savoir que notre situation pourrait être pire n’est pas la vie. Attendre la fin toujours plus hypothétique d’une réalité qui colle à notre monde avec la même intensité que nous le faisons nous-même, n’est pas la vie. A tout prendre, c’est peut-être une survie – mais rien de plus. Chers vivants, nous sommes en fait des survivants. Voilà l’expérience que, chaque jour, nous faisons de ce qui reste de vie par temps de pandémie : du travail, des courses, une série sur Netflix.

Tout le reste nous est ôté – tout ce qui, du moins, compte à nos yeux : les joies, les plaisirs, les désirs, les surprises, les rencontres, les errances, les nuits qui n’en finissent pas, les corps étrangers ou familiers, les fous rires et les larmes de sang. Nous le savons bien, chers vivants, qu’il s’agit de luxes – et que certains, ailleurs, en sont à espérer bien moins. Mais nous savons aussi que la différence qui existe entre ceux-là et nous est moins importante que ce que voudraient bien nous faire croire les esprits nobles. On les entend souvent dire, comme les parents le font avec leurs enfants, qu’il faut se contenter de ce qu’on possède, car, ailleurs, ce n’est pas vrai.

Ailleurs, on ne mange pas. Ailleurs, on ne dort pas. Ailleurs, la guerre rode. Soyez heureux de ce que votre vie, aussi confinée soit-elle, se déroule dans le confort d’appartements chauffés, à portée de main de supermarchés, dans la sûreté, plus ou moins vacillante, d’un salaire. Et puis ?  Et puis, c’est tout. Soyez heureux de ne pas être plus pauvres, plus malheureux, plus en danger – soyez heureux de n’être pas morts.

Mais, chers vivants, faudrait-il en déduire que ceux qui, de plus en plus nombreux, meurent de n’être pas en vie, et dont le compte vient se surajouter de manière terrible à celui des individus qui meurent de maladie, n’auraient pas le droit de se plaindre ? Que leur mort serait une mort sans justification – si ce n’est celle, égoïste, d’individus qui ont trop et qui, dès qu’on leur enlève leurs jouets, perdent tous leurs repères ?

Sont-ils égoïstes, ces étudiants qui se suicident parce que leur vie, littéralement, n’est plus une vie ? Sont-ils égoïstes ces propriétaires de restaurant, ces coiffeurs, ces artistes, ces musiciens, ces exploitants de salles de spectacle, ces gens de la nuit, ces cafetiers, ces agents de voyage, ces individus sans nombre qui gagnaient leur vie grâce aux touristes, ces vieilles personnes qui agonisent seules dans leur maison de retraite ? Sont-ils égoïstes – ou bien sont-ils la preuve que, au contraire de ce qu’imaginent trop vite les philosophes, la vie n’est pas dans l’essentiel, mais bien dans l’accessoire – dans ce luxe qu’on aime tant à mépriser ?

La joie de danser : luxe. La séduction d’un corps désiré : luxe. Le partage d’une table : luxe. Les liens de famille : luxe. Vraiment, chers vivants ? Vraiment, pouvons-nous continuer à nous appeler vivants alors que la seule chose qui nous reste autorisé est la peur de mourir ? En réalité, le luxe, c’est la vie elle-même. L’essentiel, quant à lui, ressemble surtout aux planches dont on construit les cercueils.

 

Très cordialement à vous,

 

Laurent de Sutter

 

Chaque samedi, dans “Dans quel Monde on vit”, un auteur-chroniqueur partage une lettre adressée à une personnalité qui occupe le devant de l’actualité, à un inconnu qu’il a repéré ou à une personne qui le fait rêver…

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