Dans quel Monde on vit

Laurent de Sutter : "Chers nous, nous vivons le temps du confinement du savoir"

Laurent de Sutter :  "Chers nous, nous vivons le temps du confinement du savoir"
Laurent de Sutter : "Chers nous, nous vivons le temps du confinement du savoir" - © Tous droits réservés

Laurent de Sutter se prête à l’exercice d' "En toutes lettres !",  le nouveau rendez-vous de "Dans quel Monde on vit" sur La Première.

 

Chers nous,

 

Chers nous, les confinés, les bouclés, les enfermés. Chers nous, vous, chers tous. Car ceux à qui je m’adresse aujourd’hui sont sans exception. Nous sommes tous confinés – que ce soit " chez nous ", comme on dit, ou que ce soit " dehors ", dans les postes que les autorités ont décidé de considérer comme " essentiels ".

Nous sommes tous confinés et, disons-le, nous n’aimons pas trop ça. Il y a les enfants qui hurlent, les conjoints qui pèsent, les voisins qui écoutent de la musique un peu fort toute la journée – et puis les imbéciles, dehors, qui ne semblent pas avoir compris ce que confinement voulait dire. Bien entendu, le plus souvent, les imbéciles en question ne sont autres que nous-mêmes, parce qu’il y a le chien à promener, les courses à faire ou le jogging à accomplir. Oui, chers nous, nous sommes tous confinés – nous sommes tous relégués aux confins du monde.

Car " confiner " ne veut rien dire d’autre. Être confiné, cela signifie se retrouver dans un espace d’indétermination, une sorte de frontière séparant le territoire que nous connaissons de ceux dont nous ignorons tout. Être confiné, c’est, littéralement, se situer à la limite du monde connu. De fait, il faut que nous l’avouions : nous ne savons pas grand-chose. Nous ne savons pas vraiment pourquoi nous sommes confinés. Nous ne savons pas non plus pour combien de temps. Nous ne savons pas ce qu’il faut faire pour que ça cesse.

Et, lorsque ce sera fini, nous n’aurons aucune idée de ce qu’il nous faudra accomplir pour rattraper le temps perdu, pour nous remettre en règle des échéances que nous aurions dû payer mais que nous ne pouvions pas, ou même pour reprendre notre vie telle qu’elle était avant. Nous sommes un peu perdus. Vous, moi, le voisin, les médecins qui ne parviennent pas à se mettre d’accord, les politiciens qui pataugent dans la semoule, les intellectuels qui ont pourtant toujours une théorie d’avance sur l’absence d’événement, la condition qui nous réunit est celle du confinement dans l’ignorance. Nous préférerions savoir – ou, au moins, que quelqu’un, quelque part, sache pour nous. Hélas, personne ne sait rien, nulle part. Bien sûr, il y a des bouts de connaissance – des bribes, des tests, des expériences, des espoirs, des précédents dont méditer les leçons.

Mais si les leçons étaient vraiment faites pour être méditées, il y a longtemps que nous danserions tous dans les rues d’un monde parfait. Cette ignorance, chers nous, nous rend parfois fous – aussi fous que ces amants qui attendent chaque jour avec d’avantage d’impatience de se retrouver. Elle nous rend aussi agressifs. Elle nous rend paranoïaque – ce réflexe bêta que les esprits élevés préfèrent baptiser " lucidité " sans se rendre compte qu’il ne s’agit que de la même chose. Cette paranoïa, cette " lucidité ", nous rend obsédés par la volonté de déterrer le vrai de ce qui résiste encore à notre savoir – de forcer notre ignorance à aller plus vite que les tests et les expériences, de formuler enfin une conclusion.

Cette conclusion, comme toujours dans la paranoïa, prend la forme d’une faute : la faute aux Chinois, la faute à Trump, la faute au capitalisme, à l’Europe, à Sophie Wilmès, à Maggie De Block, la faute au voisin qui ne porte pas de masque, la faute aux supermarchés qui ne respectent pas le taux maximal de remplissage. Sauf que, chers nous, il n’y a pas de dehors au nous. La maladie se fiche des fautes, des erreurs et des responsabilités. La maladie ne cherche qu’une seule chose – qui est la même que celle qui nous anime aussi : continuer. C’est parce que nous cherchons à continuer que le virus le peut aussi – car, au fond, il fait partie de ce nous : nous confiner, c’est confiner le virus aussi – c’est confiner le virus surtout. C’est peut-être ça qui nous rend le plus dingue, d’ailleurs : qu’en réalité, il ne s’agisse pas vraiment de nous. Le virus se fiche de notre existence, à l’exception du fait que nous formons un excellent milieu de vie pour lui. Il nous ignore tout autant que nous ignorons tout de lui. Il se situe lui aussi aux confins.

Oui, chers nous, nous vivons le temps du confinement du savoir. Cela devrait nous inspirer un peu de modestie – et davantage de considération, aussi, pour la manière dont nous vivions notre vie, avant. Parce qu’avant, c’est aussi ce qui nous attend après. C’était avant qu’il y avait des choses à régler, à fixer ou à guérir.

C’était avant que la situation était grave. S’il y a une chose que nous savons, au milieu de notre ignorance, c’est que le seul après qui nous attende, c’est l’après des problèmes que nous avions laissés en friche avant – et qu’aucun virus, qu’aucune crise, qu’aucun confinement, ne règlera jamais.

 

Très cordialement à vous,

 

Laurent de Sutter

 

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