Dans quel Monde on vit

Laurent de Sutter : " Chers islamo-gauchistes, je vous écris, malgré que vous n'existiez pas."

Cette semaine dans la séquence ''En toutes lettres !'', l’essayiste et éditeur Laurent de Sutter écrit aux islamo-gauchistes

 

Chers islamo-gauchistes,

 

Chers fantômes, chers spectres, chers croquemitaines. Chers épouvantails qu’on agite dans le vent afin d’effrayer on ne sait trop quels oiseaux. Chères images édifiantes, chers fantasmes amoureux, chers miroirs aux alouettes où attraper les niais, les tristes et les méchants. Oui, chers islamo-gauchistes, je vous écris, malgré que vous n’existiez pas. Je ne suis pas le premier – et sans doute ne serai-je pas le dernier.

Il semblerait même, ces temps-ci, que s’adresser à vous soit devenu un acte obligé – une sorte d’ordalie à laquelle demandent à se soumettre les défenseurs d’une moralité publique considérée comme avachie. On vous rencontre partout, alors que vous n’êtes de nulle part.

On vous rencontre chez les éditorialistes, les intellectuels, les commentateurs ; on vous rencontre dans la bouche de personnalités politiques et d’agitateurs de caniveaux. On vous rencontre partout – sauf où on prétend vous rencontrer. C’est assez comique, n’est-ce pas ? Plus votre nom, chers islamo-gauchistes, se trouve scandé, moins l’écho rendu par les propos où vous figurez semble rencontrer la réalité. Pourtant, cela ne décourage pas. Au contraire.

Pour un peu, on aurait le sentiment que votre inexistence est précisément ce qui pousse les unes et les autres à hurler au loup – et à vous voir apparaître dans les endroits les plus divers, c’est-à-dire les plus louches. Selon une dernière rumeur, c’est à l’université qu’on vous aurait aperçu la dernière fois – de préférence dans les couloirs pelés des départements de sciences humaines où, je vous l’apprends peut-être, ce serait votre savoir qu’on enseignerait. L

es sociologues, les anthropologues, les philosophes, les historiens, les criminologues, peut-être même, horresco referens, quelques juristes et économistes égarés : voilà votre peuple, chers islamo-gauchistes – ceux qui vous feraient exister aux yeux des individus que votre nom fait trembler.

A vrai dire, on ne sait pas trop pour quelle raison il faudrait trembler – ni pourquoi ce qui ferait trembler devrait se retrouver du côté des départements de sciences humaines des universités. Mais ce n’est pas l’important. L’important, c’est cette exigence – c’est ce " falloir ", ce devoir de trembler, d’élever le doigt vers le ciel en entonnant, d’une voix de Grand Guignol, la litanie des " dangers ", des " risques ", des " périls " qu’il y aurait à ne pas prendre les mesures qui s’imposeraient pour vous exterminer une bonne fois. Vous rigolez, chers islamo-gauchistes ? Je vous l’avoue : il y a de quoi.

Il y a de quoi rire de l’infernale tristesse qui doit animer les êtres n’ayant rien de mieux à faire, à penser ou à dire que partir, comme Don Quichotte, à l’assaut de moulins qu’on prendrait pour des monstres dangereux. Il y a de quoi rire, parce que, bien entendu, tout ça est parfaitement sinistre. Car, oui, il est parfaitement sinistre de se dire que le 21ème siècle cahotant, après avoir traversé une crise financière grotesque, une crise climatique qui continue à faire siffloter les inconscients, et une crise sanitaire dont il faudra bien se rendre compte un jour qu’on n’en sortira jamais, a du temps à perdre avec les délires jaloux des nostalgiques de la normalité.

Vous le savez, chers islamo-gauchistes : dans " normalité ", il y a " norme " – celle qu’il faudrait respecter pour que chaque chose, chaque être, chaque mot, chaque genre, chaque classe, chaque race, demeure à la place qui lui aurait été conférée de toute origine.

Que cette origine soit introuvable, et que les places n’aient jamais été distribuées suivant un autre principe que l’aléa du plus fort, voilà qui ne viendrait pas à l’esprit de ceux qui vous fantasment – parce que, cette place du plus fort, ils rêvent de pouvoir eux-mêmes y siéger, et ragent de la voir leur échapper parce que d’autres, quelque part, osent dire qu’elle sera toujours une usurpation, un acte de domination ou le résultat d’une violence. Aucun siège n’est innocent : voilà la réalité.

Et voilà aussi pourquoi, afin de pouvoir éviter d’avoir à la regarder en face, on s’invente des fantômes tels que vous – des fantômes pour faire peur aux enfants. Mais il ne faut jamais l’oublier : ce avec quoi on fait peur aux enfants, ceux-ci finissent toujours par l’aimer un peu, puis un peu plus, puis de plus en plus. C’est tout ce que je vous souhaite.

 

Très cordialement à vous,

 

 

Laurent de Sutter

 

 

 

Chaque samedi, dans “Dans quel Monde on vit”, un auteur-chroniqueur partage une lettre adressée à une personnalité qui occupe le devant de l’actualité, à un inconnu qu’il a repéré ou à une personne qui le fait rêver…

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