Dans quel Monde on vit

Laurent de Sutter : " Chers artistes, que va-t-on faire pour que, dans le monde de demain, on cesse de vous considérer comme des rêveurs un peu crevards ? "

Laurent de Sutter : " Chers artistes, que va-t-on faire pour que, dans le monde de demain, on cesse de vous considérer comme des rêveurs un peu crevards ? "
Laurent de Sutter : " Chers artistes, que va-t-on faire pour que, dans le monde de demain, on cesse de vous considérer comme des rêveurs un peu crevards ? " - © Tous droits réservés

Laurent de Sutter se prête à l’exercice d' "En toutes lettres !",  le nouveau rendez-vous de "Dans quel Monde on vit" sur La Première.

Chers artistes,

 

Chers écrivains, danseuses, réalisatrices, metteurs en scène, chers musiciens, performeuses, dessinateurs, scénaristes, peintres, sculptrices, vidéastes, chanteurs, chorégraphes, photographes. Chers vous tous qui appartenez à la constellation obscure de ce que les spécialistes de l’économie appellent " industries culturelles ". Vous qui, comme vient de le souligner un rapport d’expert, êtes aujourd’hui les plus touchés par la crise qui nous frappe.

Parce que les salles de spectacle, les lieux de rencontre, les espaces d’exposition ont été fermés jusqu’à un nouvel ordre que nous ne voyons toujours pas poindre. Parce que les canaux de distribution des objets qui vous permettaient de gagner votre vie ont été suspendus. Et parce que, surtout, vous appartenez à cette catégorie de la population que ceux qui nous dirigent aiment le moins : celle du hors-cadre. La plupart d’entre vous, chers artistes, êtes dans l’obligation de bricoler des moyens d’existence qui vous font alterner entre vaches maigres (le plus souvent) et bombance (parfois), sans passer par aucune étape intermédiaire.

Vous accumulez les contrats, les engagements, les projets, les participations, glanant un cachet ici, quelques droits d’auteur là, un subside ou un prix encore ailleurs. Pour le reste, vous faites figure d’intrus, que vous traîniez aux marges de la fiscalité, ou que vous bénéficiez (si on peut utiliser ce mot) de ce qu’on appelle " statut d’artiste " - qui n’est qu’une aumône dont on entend bien vous faire comprendre que vous ne la méritez pas. Aujourd’hui, tout ça s’est arrêté.

Ceux d’entre vous, chers artistes, qui ont droit à l’aumône pourront peut-être la conserver – mais les autres, ceux qui y aspirent comme ceux qui ont inventé une manière différente de gagner leur croûte, ont littéralement tout perdu. Ce n’est même pas le chômage qui rentre – c’est rien, zéro, nada. Dans une certaine idée romantique de la création cette situation devrait être considérée comme normale. Après tout, les artistes n’ont-ils pas toujours eu partie liée avec la bohème ? Ne se situent-ils pas au-delà du confort matériel ? Donner un sens à la vie, à commencer par la leur propre, n’est-il pas leur but ? Chers artistes, vous le savez : rien n’est plus débile que cette idée. Parce que, des artistes, il y en a de toutes sortes. Il y en a qui préfèrent raconter des blagues pipi-caca et d’autres tutoyer les étoiles.

Il y en a qui souhaitent qu’on danse sur leurs chansons et d’autres que leur musique nous fasse écouter d’une façon neuve. Il y en a qui aiment dessiner des filles nues et d’autres critiquer le patriarcat. Mais qu’ils se consacrent à ce qu’on appelle " divertissement " (suivant un mot injustement méprisant) ou bien qu’ils explorent les chemins les plus escarpés de l’expérimentation, ils sont des artistes au même titre. Et, ces artistes, il faut qu’ils mangent pour faire rêver, rire, pleurer, imaginer, oublier, ricaner, qui sait, même bander – toutes ces activités sans lesquelles l’existence, confinée ou pas, ne ressemblerait qu’à un bilan comptable. Or, pour manger, le bilan comptable est important. D’autant plus quand on sait combien, chers artistes, vous rapportez d’argent – et à qui.

A l’Etat, qui n’hésite jamais à ponctionner ceux à qui il ne donne rien, aux institutions pour qui vous travaillez, au personnel de ces institutions, à ceux qui revendent le fruit de votre labeur, à tout ceux qui font qu’en effet la " culture " relève bien de l’industrie. Aujourd’hui, cette industrie, en Belgique, pèse plus de 5% du PIB, emploie près de 250 000 personnes, pour 50 milliards de chiffre d’affaire. C’est plus que toute l’industrie de la construction, que toute l’industrie automobile, que la totalité du secteur des institutions sans but lucratif – et c’est presque autant que les banques. Les artistes, c’est un monceau de pognon, qui fait vivre une masse colossale d’individus – tout simplement parce qu’il y a des femmes et des hommes qui aiment gribouiller, filmer, écrire.

Alors, ces vaches à lait, que va-t-on faire pour elles, à présent qu’elles sont à sec ? Que va-t-on faire non pas pour les remercier, mais pour sauver, en les sauvant elles, toutes ces autres personnes qui vivent grâce à elles, grâce à leur imagination, grâce à leur travail ? Que va-t-on faire pour, en les sauvant, contribuer à sauver cette économie qui semble être la seule préoccupation du moment ? Que va-t-on faire pour vous, chers artistes ? Que va-t-on faire pour que, dans le monde de demain, on cesse de vous considérer comme des rêveurs un peu crevards, et qu’on apprenne enfin à vous estimer à votre juste hauteur : celle de la fortune que vous incarnez – et qui fait que nous vivons encore dans un pays riche ?

 

Très cordialement,

Laurent de Sutter