Dans quel Monde on vit

Laurent de Sutter : " Chère 'sales putes', je n'en peux plus de supporter en silence la bêtise que votre intelligence suscite. "

Laurent de Sutter : " Chère 'sales putes', je n'en peux plus de supporter en silence la bêtise que votre intelligence suscite. "
Laurent de Sutter : " Chère 'sales putes', je n'en peux plus de supporter en silence la bêtise que votre intelligence suscite. " - © Geraldine Jacques

L’essayiste et éditeur Laurent de Sutter prend la défense des femmes harcelées en ligne dans une nouvelle missive écrite dans le cadre d’"En toutes lettres !", le désormais incontournable rendez-vous de "Dans quel Monde on vit" sur La Première.

 

Chères sales putes,

 

Chères connasses, chères mochetés imbaisables, chères salopes, chères pauvres filles qui ne connaissez pas votre place, chères trainées qui devraient retourner derrière les fourneaux. Oui, vous toutes, chères femmes qui vous faites agonir d’insultes dès que vous osez ouvrir votre bouche, c’est à vous que j’écris. Je vous écris, car je n’en peux plus. Je n’en peux plus de n’être que le spectateur passif de la violence qui s’exerce sur vous tous les jours.

Je n’en peux de supporter en silence la bêtise que votre intelligence suscite. Je n’en peux plus d’assister sans rien faire aux petits triomphes onanistes des médiocres qui, cachés derrière leur écran d’ordinateur et leurs pseudonymes pathétiques, se branlent la nouille en tentant de vous traîner dans la boue lorsque, par malheur pour vous, vous brillez un peu trop.

Et parce que j’en ai assez, je souhaiterais vous dire quelque chose. Vous êtes innombrables, je le sais. Et je sais aussi que ce n’est que par la grâce d’un statut particulier, d’une célébrité exceptionnelle, qu’il arrive que l’on entende parler de ce qui est pourtant une pratique de lynchage quotidienne. Certaines, dans ce bâtiment, et jusque dans cette émission, en ont fait les frais – petits, médiocres, crapuleux, crétins, débiles.

Mais pour une chroniqueuse à la radio, pour une philosophe experte en arts martiaux, pour une foodie un peu trop féministe aux yeux d’un twitteur frénétique, combien sont passées sous silence ? Oui, vous qu’on traite de sales putes à longueur de post sur les réseaux sociaux et dans les sections de commentaires des sites dits d’information, vous êtes l’objet d’un travail aussi pervers qu’invisible de purge. On veut vous faire disparaître. On veut vous effacer sans autre raison que celle d’exercer un peu de pouvoir depuis son clavier – de sentir que la vie de merde, de puceau insignifiant, qui est celle du fou de réseaux vaut au moins la vôtre.

Disons-le : en vous traitant de sales putes, ce n’est pas tant vous rabaisser que cherchent les rats de Twitter, de Facebook ou des pure player les plus nazes, que de se hausser eux-mêmes.

Ils le savent bien, qu’ils ne sont rien – et même moins que rien. Mais ils aimeraient tant être quelqu’un – ils aimeraient tant, au fond, être une sale pute, une chienne ou une cochonne.

 

Ils aimeraient tant qu’il y ait quoi que ce soit à dire sur eux, comme on peut le dire sur vous. Or, il n’y a rien à dire à leur propos. Peut-être sont-ce des gens malheureux. Peut-être sont-ce des psychopathes. Peut-être sont-ce des petits malins au sens de l’humour plutôt à côté de la plaque. Peu importe. Ce qui est certain, c’est qu’ils ne sont que ce qu’ils disent. Ils sont une vie toute entière faite des mots d’insulte qu’ils vous adressent – mais qui, en réalité, ne s’adressent qu’à eux-mêmes, et aux possibilités qui ne seront jamais les leurs.

Cela n’empêche pas que ces insultes soient des insultes, de mecs si déconnectés de toute compréhension de ce que peut signifier vivre en compagnie d’autres êtres humains qu’on aurait presque envie d’en pleurer. Cela n’empêche pas non plus les dégâts qu’ils commettent, les douleurs qu’ils suscitent, les effrois, parfois, qu’ils provoquent, lorsque les insultes le cèdent aux menaces.

Et cela n’empêche pas non plus de penser qu’il faudrait y faire quelque chose, qu’il faudrait fermer des sites, qu’il faudrait interdire Twitter, qu’il faudrait poursuivre et punir sans relâche les harceleurs, les insulteurs et les menaçants (car il s’agit bien d’infraction pénale).

Mais il n’en demeure pas moins que, au fond, les sales putes, les grognasses, les sacs à foutre, ces incarnations fantasmées de l’avilissement, ce n’est pas vous, mais eux. Internet est le miroir dans lequel ils se regardent cracher à leur propre face – à celle de leur bassesse, de leur veulerie et de leur haine. Car les mots réservent toujours des surprises – et ressemblent souvent à des bombes prêtes à exploser au visage de ceux qui les manipulent avec si peu d’égard.

 

Très cordialement à vous,

 

Laurent de Sutter

 

 

Chaque samedi, dans “Dans quel Monde on vit”, un auteur-chroniqueur partage une lettre adressée à une personnalité qui occupe le devant de l’actualité, à un inconnu qu’il a repéré ou à une personne qui le fait rêver…

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