Dans quel Monde on vit

Laurent de Sutter : "Bernie Sanders, il n'y a que vous pour défaire Donald Trump"

Laurent de Sutter : "Bernie Sanders, il n'y a que vous pour défaire Donald Trump"
Laurent de Sutter : "Bernie Sanders, il n'y a que vous pour défaire Donald Trump" - © Chip Somodevilla - Getty Images

Laurent de Sutter se prête à l’exercice d' "En toutes lettres !",  le nouveau rendez-vous de "Dans quel Monde on vit" sur La Première.

 

Cher Bernice Sanders,

 

Lorsque la nouvelle est tombée, mercredi, elle fait l’effet d’une douche froide. Soudain, annonçait un nouveau sondage, il était devenu une réalité établie qu’il n’y a que vous, aujourd’hui, aux Etats-Unis, qui êtes capable de défaire Donald Trump lors de l’élection présidentielle qui se profile à l’horizon comme un soleil menaçant. Oui, vous, malgré votre âge, que les esprits forts disent trop avancé, ou malgré vos positions, que les stratèges et les nuancés considèrent comme trop à gauche, trop socialiste, trop véritablement démocrate.

En dépassant les autres candidats à la primaire du parti de l’âne, en particulier celui qui incarne la longue tradition de l’establishment, Joe Biden, naguère vice-président de Barack Obama, vous faites à nouveau tanguer un navire qui croyait pouvoir voguer sur ses propres certitudes. Ces certitudes, cher Bernie Sanders, vous les connaissez mieux que personne pour n’avoir jamais cessé de lutter contre elles, contre la facilité qu’elles constituent, contre la paresse dont elles témoignent, et contre les injustices qu’en réalité elles servent à faire perdurer.

La première d’entre elles, issue sans doute d’un vieux fond calviniste ayant compris la grâce divine comme une autorisation permettant de regarder les clochards dans les caniveaux comme autant de dommages collatéraux de la vertu, est celle de la possibilité des inégalités. Votre combat, cher Bernie Sanders, a toujours été celui de l’égalité avant tout – de la possibilité que chacun puisse disposer de chances égales de transformer l’épreuve qu’est la vie en un succès dont il serait possible d’être fier. Là où la plupart des vos compatriotes (à commencer par les membres de votre parti) préfèrent la liberté, cette valeur de conquérants et de propriétaires qui croient que les difficultés ne les atteindront jamais, vous avez choisi de ne pas transiger sur le fait que les plus faibles sont notre miroir.

C’est chez eux qu’il s’agit de regarder pour juger de l’état d’une société ou d’un système politique – pas du côté de ceux qui ont tout ce qui faut pour que même les maux les plus durs, même les coups les plus cruels, ne mettent véritablement rien en danger chez eux. Votre histoire politique, constituée d’un militantisme de terrain tout autant que d’une action continue d’homme politique élu, est une histoire qui repose sur l’affirmation têtue d’invariants de ce type – sur l’obstination comme force essentielle de celui qui refuse de transiger là où la transaction ne peut être qu’une ignominie.

En défendant l’égalité avant tout, vous signalez, cher Bernie Sanders, que l’ignominie, aujourd’hui, a pris le visage de tout ceux qui trouvent un sens à son contraire, qui fournissent des raisons aux inégalités, qui tentent d’expliquer la misère, comme si les explications permettent de la considérer d’un œil moins sensible – eux, sans doute, diraient " niais ". Mais ce n’est pas tout. Confrontés aux apparatchiks du parti démocrate, vous n’incarnez pas seulement le scandale de l’égalité ; vous représentez aussi la figure honnie de la gratuité ou du don.

Vous pensez qu’il est possible à un Etat, surtout aussi vaste, aussi puissant et aussi riche que les Etats-Unis, de donner sans contrepartie, de soutenir ceux qui le composent – parce que ceux qui le composent sont cet Etat lui-même, et non pas ceux qui le dirigent. Qu’un Etat se soucie des soins de santé, de l’éducation ou de l’environnement ne relève pas, pour vous, d’un choix idéologique, mais de la définition même de ce qu’est un Etat – ou, plus précisément, de ce qu’est une démocratie. Dans une démocratie, les autorités n’ont pas d’autre rôle que de rendre au peuple ce que celui-ci a donné pour l’instaurer ; or, la plupart des Etats ont choisi une autre voie, que ce soit celle de la rapacité des institutions, ou au contraire celle de leur retrait. L’une comme l’autre de ces voies, partout dans le monde, sont désormais justifiées par des impératifs comptables, des nécessités financières, des exigences d’équilibre – mais vous n’en avez que faire.

Votre Etat à vous, cher Bernie Sanders, n’est pas un Etat qui considère qu’il revient au technocrate de lui dicter son fonctionnement, mais ce que Spinoza appelait son " clinamen ", son penchant naturel, son mouvement propre. De ce point de vue, vous ne le cachez pas, vous n’êtes en rien un radical ; vous êtes simplement un individu qui souhaite prendre au sérieux ce que plus personne ne prend au sérieux – à savoir le sens des mots, celui des institutions que ces mots recouvrent, et celui des traditions qui les ont vues naître et grandir.

A certains égards, on pourrait même dire que vous êtes un conservateur, peut-être même un nostalgique. Mais, là aussi, vous le savez mieux que quiconque : il est des circonstances où la nostalgie, bien loin d’incarner la réaction, peut incarner le futur – car c’est de cela qu’il a toujours été question dans les histoires que les démocraties se racontent à elles-mêmes. De ces histoires, vous êtes l’héritier. Je ne peux qu’espérer que vous en soyez aussi, bientôt, le nouveau héros.

 

Très cordialement à vous,

Laurent de Sutter

 

 

 

Pour sa sixième saison, “Dans quel Monde on vit” propose un nouveau rendez-vous baptisé "En toutes lettres !". Chaque samedi, un chroniqueur partage une lettre adressée à une personnalité qui occupe le devant de l’actualité, à un inconnu qu’il a repéré ou à une personne qui le fait rêver…

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