Dans quel Monde on vit

Jean Ziegler : "Nous, citoyennes et citoyens, détenons le pouvoir de la honte"

Le point d'eau près des poubelles, au camp de réfugiés de Moria, Lesbos
Le point d'eau près des poubelles, au camp de réfugiés de Moria, Lesbos - © ARIS MESSINIS - AFP

"Jamais je n’ai été confronté à des habitations aussi sordides, à des familles aussi désespérées, que dans les oliveraies de Moria", écrit Jean Ziegler. Le sociologue, écrivain, vice-président du Comité consultatif du Conseil des Droits de l’Homme des Nations Unies, dénonce les conditions d’accueil des migrants sur l’île de Lesbos. Lesbos, devenue le symbole de la honte de l’Union européenne.

En mai 2019, Jean Ziegler s’est rendu dans le plus grand camp de réfugiés d’Europe, à Moria, en mission pour l’ONU. Il nous raconte la situation sur place et propose des pistes d’action pour que l’Europe renoue avec l’hospitalité et la solidarité. Il signe Lesbos, la honte de l’Europe (Seuil).
 

Des conditions de vie inhumaines

Le camp de Moria, c’est une ancienne caserne qui avait été construite pour 3000 personnes. 22000 personnes y sont entassées aujourd’hui. Ceux qui ne trouvent pas place dans ce camp officiel sont renvoyés dans les oliveraies alentour.

Il n’y a aucun chauffage alors qu’il neige à Lesbos. La nourriture est insuffisante, mais surtout infecte, immangeable, la sous-alimentation est générale. Il y a une toilette pour 100 personnes, souvent bouchée, puante ; une douche pour 150 personnes. La gale est généralisée, les maladies de reins dues à l’eau insuffisante et polluée sont courantes. Il y a absence de soins médicaux, un seul médecin militaire est prévu pour ces milliers de personnes. Les tentatives de suicide se multiplient devant cette situation inhumaine, parmi les adultes mais aussi parmi les adolescents.

Les enfants non accompagnés sont nombreux. La fuite est déjà un martyre, beaucoup d’enfants perdent leurs parents en cours de route, ils se rassemblent entre eux pour s’aider. Les cas d’automutilation sont nombreux, par désespoir : ce sont des appels au secours.

En tant qu’Européen, en tant qu’homme qui s’était tu jusque-là, j’avais contribué à la conspiration du silence qui rend possible ces abominations, écrit Jean Ziegler.

Pour Jean Ziegler, nous sommes tous complices. L’Union européenne, qui a été fondée sur les droits de l’homme, sur les valeurs de dignité humaine et de solidarité, applique aujourd’hui une stratégie de la terreur, créant des conditions inhumaines dans les camps d’accueil. "Les bureaucrates de Bruxelles appellent ces camps les hot spots, terme neutre assez détestable. Ce sont les points chauds, là où les réfugiés arrivent, où il faut les arrêter avant qu’ils n’arrivent sur le continent européen et qu’ils ne puissent déposer une demande d’asile."

On liquide ainsi l’un des droits fondamentaux universels, une conquête de civilisation, qui est le droit d’asile, ancré dans l’article 14 de la Déclaration universelle des Droits de l’Homme, qui dit : "Pour un persécuté, il n’y a pas de traversée illégale d’une frontière. Un persécuté pour des raisons ethniques, religieuses ou politiques, a le droit de chercher dans un pays étranger protection dans un pays étranger, au-delà d’une frontière, et de déposer une demande d’asile."
 

La stratégie des push backs et de la terreur

Les push backs, ce sont les Frontex, une organisation paramilitaire avec des bateaux de guerre, de l’OTAN et des garde-côtes turcs et grecs, qui interceptent violemment les zodiacs et les embarcations frêles en pleine mer et les forcent à retourner en Turquie. Leur but est d’empêcher les réfugiés de mettre le pied en Europe et de déposer une demande d’asile. Ceux qui y parviennent malgré tout sont transportés immédiatement derrière les barbelés et attendent, parfois depuis 2, 3, 4 ans, une première décision sur leur demande d’asile.

La stratégie que Junker, l’ancien président de la Commission européenne, a mise en oeuvre est une stratégie de la terreur : il s’agit, en créant des conditions inhumaines dans les camps d’accueil, d’empêcher les réfugiés de quitter leur pays d’origine, découragés devant ce qui les attend à Moria, à Samos…

Cette stratégie de la terreur et du découragement doit cesser, affirme Jean Ziegler, car elle est totalement inadmissible pour deux raisons :

  • Elle liquide les fondements moraux de l’Union européenne ;
  • Et elle est politiquement inefficace. "Si vous êtes comme ces gens qui vivent sous les bombardements de Syrie ou les menaces des bombardiers de Poutine, vous partez, quelles que soient les nouvelles que vous avez de Moria."

La nouvelle présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, a pourtant déjà annoncé vouloir multiplier les hot spots


Obliger les pays à accueillir

À l’origine de la surpopulation de ces lieux d’accueil, il y a le non-respect du plan de relocalisation négocié par l’Union européenne en 2016, qui prévoyait que chacun des 28 Etats membres, selon une clé de distribution, devait accueillir un nombre x de réfugiés. Or les 8 pays de l’Europe de l’Est refusent ce plan et tout accueil de réfugiés. La Hongrie, la Pologne, l’Autriche avancent des raisons de pureté ethnique, "c’est un vocabulaire de nazi, raciste et xénophobe", dénonce Jean Ziegler.

Il faut savoir que la plupart de ces pays de l’Est sont des gouvernements mendiants, qui dépendent, jusqu’à 80% pour la Hongrie, des subventions, essentiellement de cohésion régionale, de Bruxelles. Les versements des milliards qui ont été distribués dans ces Etats (63.8 milliards ces 3 dernières années) pourraient très bien être suspendus, par une majorité qualifiée.

"Je vous garantis qu’en moins d’un mois, ces racistes vont nécessairement accepter, forcés, l’accueil d’un contingent de réfugiés. Et c’est ça la grande déception de la nouvelle Commission. C’est vrai qu’Ursula von der Leyen a été élue, avec 9 voix d’avance, essentiellement grâce à son alliance avec les députés d’extrême-droite. Beaucoup d’observateurs la soupçonnent d’être prisonnière maintenant des racistes de l’Europe de l’Est.
Lors de sa conférence de presse, elle a dit : "Je ne veux pas de sanction, je veux intensifier le dialogue avec ces gouvernements de l’Est de l’Europe". Et ça, c’est une attitude horrible et inadmissible, car cela signifie permanence des situations inhumaines dans ces camps de premier accueil, permanence des push backs et finalement liquidation du plan de relocalisation des réfugiés à travers l’Europe."


Une mobilisation citoyenne

Pour Jean Ziegler, il y a une forme d’aliénation, on fait croire aux citoyens qu’ils sont impuissants, mais "il suffit que nous nous réveillions, que nous nous levions et que nous imposions à nos gouvernements un changement radical de la politique envers les réfugiés, une politique d’accueil au lieu d’une politique de refoulement et de terreur. Et nous pouvons obtenir une insurrection des consciences. Le pouvoir de la honte, nous, citoyens et citoyennes, le détenons."

Nous pouvons nous mobiliser pour renverser le rapport de force, il y a une multitude d’armes que les Constitutions nous cèdent : la manifestation, la grève, l’intervention parlementaire, politique, sociale… Il n’y a aucune impuissance en démocratie. "Il suffit de ramasser ces armes, d’organiser le combat, la résistance, de détruire le mensonge de la Commission qui veut faire croire que les réfugiés sont un danger pour le mode de vie européen. "

Ce qui nous sépare des persécutés syriens, afghans, irakiens, soudanais,
ce n’est que le hasard de la naissance.
Ce sont des gens comme vous et moi
et qui méritent vie, solidarité, accueil.

Ecoutez Jean Ziegler, à partir de 9'20''

Newsletter La Première

Recevez chaque vendredi matin un condensé d'info, de culture et d'impertinence.

OK