Dans quel Monde on vit

Jean Rouaud : "Reprenez possession de votre vie"

Jean Rouaud est l'auteur de 'L'avenir des simples'
Jean Rouaud est l'auteur de 'L'avenir des simples' - © BERTRAND GUAY - AFP

Et s’il suffisait de changer d’alimentation pour changer le monde ? L’idée est développée dans le nouveau livre de Jean Rouaud. Il signe L’avenir des simples, son traité de résistance (Grasset). Il nous enjoint de reprendre notre temps, un temps à nous, de reprendre la possession pleine de notre vie. Et pour échapper à l’emprise des multi-monstres, d'utiliser toutes les armes d’une guérilla économique.

"Il faut raison garder", c’est une phrase que l’on entend souvent ces jours-ci. C’est aussi un leitmotiv de l’argumentaire politique depuis des dizaines d’années. Toute extrapolation de ce qui n’est pas raisonnable est forcément condamnable, et relève du fake news et du complot, constate Jean Rouaud.

Celui qui ne garde pas sa raison est un fou. Cette raison a été mise en place à partir du 16e siècle, puis avec Descartes au 17e. Or, le contraire de la raison est moins la folie que tout le domaine de l’irrationnel, c’est-à-dire du religieux. La science, le progrès ont eu besoin de s’appuyer sur la raison pour se défaire de tout cet arsenal, oubliant la poésie, l’imaginaire.

Tout l’art repose sur l’irrationnel, sur l’impensable. Devant les grandes cathédrales, portées par l’imaginaire des chrétiens, on a le souffle coupé.


La maladie, objet de spéculation

On spécule sur la maladie comme sur un coup en bourse, écrivait Jean Rouaud, avant la pandémie. "Le vaccin contre le Covid19 à 3 milliards d’exemplaires, il n’y a que ça qui intéresse les grands groupes pharmaceutiques."

Le progrès scientifique n’a pas que des avantages. On ne prend jamais en compte toutes ses conséquences négatives : l’amiante, le round up, l’agent orange… dont l’impact en termes de santé est catastrophique, jusqu’à 10 fois celui du Covid19.

L’espérance de vie a augmenté mais elle concerne des gens qui ont vécu sainement les premières années de leur vie, puisque les pesticides ne sont apparus que dans les années 50. Ceux qui ont biberonné aux pesticides verront leur espérance de vie basculer. Aux Etats-Unis, elle bascule déjà. Pour la première fois, en France, elle stagne. On arrive à ce point tangentiel où cela va commencer à basculer.
 

Que faire contre les multi-monstres ?

Les multi-monstres dont parle Jean Rouaud dans son livre, ce sont les grandes multinationales, les puissances financières, les GAFA, qui n’ont pour souci que la capitalisation, la notion de profit et qui ont perdu la notion même d’humanité.

"Sur terre, nous sommes 80 milliards, en considérant tous les mammifères qui mangent, boivent. Il y a plus de 70 milliards de têtes de bétail uniquement pour la consommation des humains. Ils consomment 80% de la surface cultivée. C’est une pollution énorme, pas simplement atmosphérique, mais aussi océanique", alerte-t-il.

Comment faire plier ces grands groupes ? Les gouvernements n’y peuvent rien mais nous, citoyens, avons ce pouvoir formidable de dire devant notre assiette : je ne mange plus de viande, plus de produit lacté.


Cultiver l’amour des vaches

Jean Rouaud est un amoureux des vaches. "C’est parce que j’ai une histoire avec un regard de vache emportée à l’abattoir, et cela vous marque. Elle a parfaitement conscience de ce qui lui arrive. En plus, il y a quelque chose qui est assez troublant : elles ont toutes un numéro accroché à l’oreille. Et les numéros accrochés sur un corps, cela nous rappelle des choses, quand même."

La vache est l’une des mères prestigieuses du monde : elles sont triomphantes à Lascaut. La vache est la divinité de la nuit, elle est une citerne de lait, elle est porteuse de l’espérance et de la vie. Cette grande vache noire de Lascaut, c’est celle qui va nous emmener vers la lumière.

"Et c’était insupportable pour les hommes, qui, après, n’ont eu de cesse d’humilier les animaux triomphants de Lascaut, le cheval et la vache, que l’on va, on appelle ça domestiquer, mais en fait c’est asservir."
 

Retrouver le jardin des simples

Les jardins des simples, c’était ces jardins souvent cultivés dans les monastères pour les plantes médicinales, qui permettaient de soigner avec les moyens du bord.

Peu à peu, on a procédé à une amnésie des savoir-faire, on a été coupé du réel. Toute la stratégie est de nous déposséder de nos savoir-faire et de nous rendre complètement dépendants.

Dans ce livre, Jean Rouaud critique, mais il propose aussi. Pour lui, c’est l’homme ordinaire qui va nous tirer d’affaire, qui va agir où l’on peut efficacement agir, créer sans attendre la permission qui ne vient jamais, tisser une communauté souple et solidaire. Car pour lui, la solution n’est pas la révolution, qui met toujours des gens au pouvoir.

L’homme ordinaire se réapproprie sa vie. On le voit maintenant avec l’expérience grandeur nature du coronavirus, les gens retrouvent un plaisir sain à faire des choses, comme cuisiner. Il faut du temps, de l’attention. Cette attention qui est tout le temps détournée, en ce 21e siècle, par le smartphone, dont les applications s’occupent de nous pour chaque chose de la vie.

Le don, la bonté, la gentillesse sont des choses spontanées qui font qu’on ne vit pas comme des sauvages. C’est la grande loi du monde, qui n’est pas quantifiable et qui est sans profit.

Jean Rouaud défend aussi l’idée du travail à mi-temps pour tout le monde. Cela permettrait de récupérer un temps pour soi sans se désociabiliser. L’autre mi-temps serait entièrement compensé. Le chômage disparaîtrait, la sécurité sociale s’en porterait mieux, il y aurait moins de malades, d’absentéisme, les enfants pourraient être gardés… cela soulagerait beaucoup de choses. Un beau programme !

 

Ecoutez Jean Rouaud dans 'Dans quel monde on vit ?', à partir de 7'