Dans quel Monde on vit

Isabelle Wéry : " Cher verre d'eau, dans ta robe mer Méditerranée, il est des jours, où je n'ose plus te regarder"

L’autrice Isabelle Wéry  se prête à l’exercice d' "En toutes lettres !",  le nouveau rendez-vous de "Dans quel Monde on vit" sur La Première. Son dernier roman: "Poney flottant "

Grand salut à toi, petite flaque d'eau posée dans mon verre comme une grande dadame sur talons trop aiguilles. T'as la jupe translucide, le teint impecc', l'humeur humide. C'est dingue, à te voir là, petite eau, comme tous les jours, posée sur ma table, si calme, si douce, si inoffensive, il me vient des élans d'amour fou fou fou, des élans de poésie. C'est que l'air de rien, tu es là, toujours à mes côtés, vieille copine, aussi nécessaire que les bipbips de mon coeur, aussi vitale que l'air que je respire. Wouai, mini verre d'eau, le monde tourne et s'électrise, et quoiqu'il en soit, tu es une actualité qui n'en finit pas d'être d'actualité.

Je te rappelle que je siffle de toi presque 2 litres par jour, c'est-à-dire 735 litres en une année et que, si je parviens à rester en vie jusqu'à l'âge moyen de 75 ans, j'aurai avalé quelques 55.000 litres de toi. Waow 55.000 litres d'eau en une seule vie. C'est que ça en fait des citernes. 55.000 litres de toi, mais quel rutilant marché. Aussi, chère eau, comme petit-à-petit, tu viens à manquer, on t'enferme dans des financières spéculations, on te géographie, on te géopolitise, on te stratégie, on te privatise, on te Nestlé-ise. Les Nations Unies estiment que 40% de la population mondiale souffrira de pénurie d'eau en 2030. Eau, t'es devenue la reine convoitée, t'as la cote en bourse, on t'achète on te vend d'un clic, tu es l'or bleu liquide. La ressource naturelle la plus convoitée de la planète.

Pendant ce temps, sur d'autres scènes, d'autres visages, tu t'ébranles, tu danses le pogo dans des mers qui débordent et tu avales des iles entières, tu t'immisces dans Venise, tu bouffes Place Saint-Marc, tu te fais "acqua alta", dans les chaumières, dans les lits, dans les culottes, dans les musées, tu grignotes Caravagge, Giotto, Veronese. Tu deviens état d'urgence, fléau mortifère, ventre gigantesque.

Et ailleurs, à l'autre bout du monde, tu disparais, on te cherche, tu n'es plus, tu es vapeur, tu es fantôme. Cramée la Californie, cramée pareil l'Australie, où ton commerce fait la fortune de quelques uns et la ruine des fermiers qui ne peuvent plus t'acheter.

Sur d'autres scènes encore, toujours toi, c'est dingue, t'es la star sur son catwalk, tu te fais flaque à macchabés, tout simplement. Là où chacun a baigné joyeux sa couenne et sa bouée les jours d'été, tu deviens cimetière marin pour corps échoués, aquarium macabre pour humains déchiquetés et on ne sait plus qui de la créature aquatique, qui de l'humain nourrit l'un ou nourrit l'autre.

C'est clair, petite eau, dans ta robe mer Méditerranée, il est des jours, où je n'ose plus te regarder.

C'est pourtant si poétique, un verre d'eau. Ca s'oublie sur un coin de table, ça se siffle, ça se renverse parfois, ça s'offre, ça réconforte. Ca ronronne tranquille-gentil dans votre quotidien. Ca vous plonge dans la contemplation la plus paisible, ça nourrit votre esprit... Tu es pourtant si poétique, mon verre d'eau.

 

Pour sa sixième saison, “Dans quel Monde on vit” propose un nouveau rendez-vous baptisé "En toutes lettres !". Chaque samedi, un chroniqueur partage une lettre adressée à une personnalité qui occupe le devant de l’actualité, à un inconnu qu’il a repéré ou à une personne qui le fait rêver…
 

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