Dans quel Monde on vit

Hélène L'Heuillet : " Il y avait un besoin collectif d'une grande pause "

Hélène L’Heuillet : « Il y avait un besoin collectif d’une grande pause »
Hélène L’Heuillet : « Il y avait un besoin collectif d’une grande pause » - © Bruno Dalimonte

Quelque chose s’est arrêté, comme si le monde s’était mis sur pause. Chacun chez soi, face à la pandémie de coronavirus, doit-on s’empresser de tuer le temps ? La philosophe Hélène L’Heuillet remet les pendules à l’heure.

 

Il y a le temps perdu qu’on ne rattrape plus. Et puis soudain le confinement qui s’éternise. Le festival des annulations en tous genres a cédé sa place à une curieuse routine. Pour une part de l’humanité cette période est une bénédiction existentielle, et pour d’autres il est synonyme d’inégalités sociales et de tensions psychiques. " Il y avait un besoin collectif d’une grande pause ", constate Hélène L’Heuillet. Mais elle nous met en garde, pour certains ce temps suspendu rime avec angoisse, " car quand on télétravaille et qu’on vit dans quelques mètres carrés avec deux ou trois gosses, ça devient un casse-tête. " Pour la philosophe, le burn-out en chambre n’est absolument pas une vue de l’esprit, surtout quand on est parent et qu’on est précarisé. La crise sanitaire jouerait donc un rôle d’amplificateur des inégalités sociales. " Il y a des gens qui ont plus de temps et d’autres qui n’en ont plus du tout. "

En écrivant L’éloge du retard (Albin Michel) elle n’imaginait pas qu’un tel retard collectif nous frapperait en plein visage, nous obligeant à faire face. La frénésie léthargique de nos sociétés était jusqu’alors un puissant rempart à la mélancolie de l’existence humaine. Le temps arrêté nous confronte désormais à notre finitude, " nous sommes des corps, vulnérables, vieillissants, jamais à l’abri." 

 

 L’ennui c’est la haine du temps 

S’ouvrir

Au début de la pandémie, l’inédit du confinement a provoqué la panique. Qu’allions-nous faire ? Pour la philosophe, pas question de tuer le temps. Elle s’oppose radicalement à ce rapport assassin à la durée, " l’ennui c’est la haine du temps " nous dit-elle. Puis, prenant le contre-pied de cette sentence, elle nous exhorte à le réapprovisionner. " La vie c’est un peu de temps qu’on nous donne, en faire quelque chose nous rend si fiers. "

Le vrai souci de soi c’est aussi le souci des autres ", disait le philosophe Michel Foucault. S’ouvrir à soi pour s’ouvrir aux autres. Ce serait cela la subversion en ces temps confinés. Il faut refuser le piège de l’enfermement, " On voit des gens écrire des lettres anonymes, dénoncer leurs voisins lorsqu’ils sortent trop souvent, ou bien ils ont peur que les soignants les contaminent… " Hélène L’Heuillet craint que la fermeture de certains résiste à la sortie de crise.

Mais l’après confinement sera surtout un retour du contact physique qui nous aura tant fait défaut. " Nous sommes des corps " répète la philosophe comme un mantra. " Ces corps ils auront besoin de se toucher, comme les foules après la guerre. Pour moi le rendez-vous est déjà fixé, dans les bars et les restaurants avec des amis. On va boire, manger mais on s’embrassera, on se touchera, les mains, le visage… Parce que c’est ce qu’on peut attendre de mieux de la libération. "

La philosophe et psychanalyste Hélène L’Heuillet était l’invitée de Pascal Claude le samedi 4 avril sur La Première. Elle signe "Éloge du retard" chez Albin Michel.