Dans quel Monde on vit

Gil Bartholeyns : " Sur le réchauffement climatiques, les logiques nationalistes, encore une fois, l’ont emporté sur le bien commun "


Gil Bartholeyns ecrit à Shauna Aminath, ministre de l’environnement des Maldives, et Tina Stege, émissaire des Îles Marshall.

 

Chère Shauna Aminath, ministre de l’environnement des Maldives,

Chère Tina Stege, émissaire des Îles Marshall,

elle est finie la COP26 – la Conférence sur les changements climatiques. Elle est finie, et je vous devine pleurer derrière les murs mouillés de Glasgow. Vous asseoir et pleurer, douchées de déception, dans l’une de ces chambres d’hôtel mobilisées pour accueillir les 39 mille personnes accréditées – délégations, presses, organisations non gouvernementales – plusieurs centaines de participants qui travaillent pour le lobby des industries fossiles.

Elle est finie la 26e conférence des Nations dites Unies, et je devine le vent de consternation qui parcourt les cénacles, les téléphones, les apartés, quand l’Inde et la Chine font modifier le texte final : non, on ne sortira pas du charbon !

Au moment de dévoiler l’accord, son président britannique Alok Sharma est poignardé par l’émotion. " I’m deeply sorry... " Vous l’entendez dire : Je suis profondément désolé de la façon dont les choses se sont passées. Et il s’arrête, ému, submergé – comme vos îles, si lointaines pour nous. Une saine colère d’impuissance.

Les logiques nationalistes, encore une fois, l’ont emporté sur le bien commun.

Il n’y a plus d’ignorance, comme il y a 30 ans, mais des États écocidaires ; le mépris du si mal nommé " réchauffement climatique ". Car, chez vous, chère Shauna, chère Tina, pour vous et partout, cela veut dire des marées hors normes, des tempêtes extrêmes, des légions de cyclones, la submersion par dilatation des mers.

Vous êtes les moins responsables, et les plus touchés. Notre futur est déjà votre présent. Quelques intempéries annonciatrices nous surprennent, mais vous, vous devez déjà réparer, vous défendre, reconstruire.

Je vous devine de retour, après quinze jours sous les ciels rapides d’Ecosse. Et je reste un petit belge, plein d’imaginaires contradictoires. Parce que l’on a des cartes postales dans la tête. C’est aussi ça l’échec de la raison : le mirage des " îles paradisiaques ", les Maldives, les Fidji, les Palaos... le Vanuatu... C’est " Koh-Lanta ". Tout fusionne dans notre esprit. Une sorte de paradis originel, doublé du romantisme de sa disparition... 99 % des gens ici n’en verront ni le paradis, ni l’enfer. Il est là aussi l’échec : c’est irréel.

Comment traverser cela ?

Il y a vingt ans, le philosophe australien Glenn Albrecht nommait solastalgie ce sentiment de perte de sa propre " terre " : oui, on peut être quitté par les lieux de son enfance. Engloutis, pollués, devenus invivables... Mais même cela, chère Tina, chère Saunha, n’est pas suffisant pour dire l’échelle globale de ce qui nous arrive.

Vous le savez. Aujourd’hui, toute politique économique et sociale est politique de la Terre. " Pays " et même " civilisation " sont encore les mots pour penser l’histoire des peuples. Ces unités de mesure sont dépassées. J’ai dû l’apprendre ; vous l’éprouvez chaque jour : nous sommes des terrestres.

Chère Shauna Aminath, chère Tina Stege, vos États insulaires sont les sentinelles du monde vivant. Et votre " minorité " ne le cède en rien, ni en importance ni en sagesse, à la majorité écrasante.

Très affectueuses pensées,

Gil Bartholeyns

 

Chaque samedi, dans “Dans quel Monde on vit”, un auteur-chroniqueur partage une lettre adressée à une personnalité qui occupe le devant de l’actualité, à un inconnu qu’il a repéré ou à une personne qui le fait rêver…

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