Dans quel Monde on vit

Gil Bartholeyns : " Chers Conducteurs, ralentissons ! Et on arrivera peut-être à temps. "

Gil Bartholeyns : " Chers Conducteurs, ralentissons ! Et on arrivera peut-être à temps. "
Gil Bartholeyns : " Chers Conducteurs, ralentissons ! Et on arrivera peut-être à temps. " - © Sophie Bassouls

Alors que le 30 km/h comme vitesse maximale est devenu la règle depuis le 1er janvier en région bruxelloise, l’écrivain et historien Gil Bartholeyns a choisi pour " En toutes lettres ! " de s’adresser à vous, à nous, les conducteurs ou conductrices.

 

Chers Conducteurs, chères Conductrices,

Je sens votre peine depuis le premier janvier. C’est arrivé, sans crier gare. Désormais, à Bruxelles, capitale de l’Europe, il faut rouler à 30 kilomètres à l’heure : la vitesse d’un vélo à bonne allure. La nouvelle est venue nous cueillir. En tout cas, ce lundi matin de rentrée, personne ne roulait à 30 kilomètres/heure ? C’était le rallye sur le boulevard. Personne n’était au courant, ou personne ne respectait la consigne. Mais vous avez sûrement essayé, juste pour voir, et vous vous êtes dit : C’est impossible ! Appels de phares. Poing dressé de colère en vous dépassant nerveusement. On devient un danger publique – oui, mais seulement parce que les autres le sont déjà. 30 km/h, le moteur, dit-on, n’est pas fait pour ça.

C’est ça, l’ère de l’injonction paradoxale.

Il faut adopter la lenteur, vite, du jour au lendemain. Et voici une page de publicité pour les SUV au milieu d’une émission d’écologie.

La lenteur dans un engin de vitesse. Le comble !

Chers Conducteurs, la voiture, c’est la liberté dont nous avons hérité. On " trace la route ", on met la musique à fond. On pleure, on hurle. Et là on doit rouler à 30 km/h ! Comment encore avoir les cheveux au vent ? Voir défiler les paysages ? François Truffaut disait que les films avancent comme des trains dans la nuit. Les voitures, elles, sont des films panoramiques. Des chambres à soi. Maisons mobiles, disait le philosophe Jean Baudrillard. La vitesse est à la fois maîtrise de l’espace et exercice de la puissance.

Aucun autre objet n’aura façonné la planète comme la voiture. Les pistes, métamorphosées en routes, puis en voies rapides, bientôt illuminées, toutes ensemble, vues de l’espace, ça ressemble à un grand corps veineux dont les hommes parcourent les artères. Les mégalopoles sont des tissus routiers rétrécis au séchoir du temps. Oui, trente kilomètres/heure. Mais ne vous inquiétiez pas, chers Conducteurs, l’agent géomorphique à quatre roues poursuit son œuvre à travers tout. Seules les forêts encore profondes et les hautes montagnes donnent du fil à retordre à notre effroyable superbe. Contre les lois sur la qualité de l’air, certains protestent en trafiquant leur moteur pour polluer le plus possible. L’être humain préfère ruiner sa maison, et se sentir puissant et libre. Le feu, la vélocité, la distinction. Mais dites-vous que la fonction de prestige de la grosse voiture sera d’autant mieux réalisée : on est vu par plus de monde à 30 km/h.

Faites contre fortune bon cœur, chers Conducteurs. En arrivant devant un panneau à 50, on se dira " ah, je peux appuyer sur le champignon ".

Mais je vous sais, pour certains, stupéfaits, scandalisés. Au moment où je vous écris, la pétition lancée contre la " zone 30 " a dépassé les 64.000 signatures. L’histoire ne s’en souviendra pas. Mais elle se souviendra du petit garçon tué en sortant du mauvais côté de la voiture en zone résidentiel. Des copains tués à quatre sur le viaduc de Vilvorde, un samedi soir – je pense toujours à eux. À ce proche motard qui n’a pas eu le temps de freiner. À ma mère déchirée par un camion perpendiculaire, tandis que j’étais dans le creux de son ventre.

J’ai roulé vite, moi aussi. Le permis en poche, on se demande jusqu’à combien la bagnole peut tourner sans chasser dans le décor. Une pétition, vraiment ? Plutôt ralentir, prendre le temps... C’est la première fois que je rejoins l’esthétique New Age. Mais même là : tout le monde court au yoga et à la méditation. On roule vite pour aller se détendre. On court à l’abîme. Peut-être que nous nous sommes trop dispersés en effet. Ralentir ! Et on arrivera peut-être à temps.

Avec mes salutations les plus diligentes,

Gil Bartholeyns

 

 

Chaque samedi, dans “Dans quel Monde on vit”, un auteur-chroniqueur partage une lettre adressée à une personnalité qui occupe le devant de l’actualité, à un inconnu qu’il a repéré ou à une personne qui le fait rêver…

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