Dans quel Monde on vit

Gil Bartholeyns : " Chère Sonnette, je t'aime et je te déteste "

Gil Bartholeyns : " Chère Sonnette, je t’aime et je te déteste "
Gil Bartholeyns : " Chère Sonnette, je t’aime et je te déteste " - © Sophie Bassouls

Pour cette nouvelle participation à " En toutes lettres ! ", l’écrivain et historien Gil Bartholeyns, écrit à celle(s) qui accompagne(nt), rythme(nt) notre quotidien. Parfois, nous apprécions, parfois nous pestons…

 

Chère Sonnette, sonnette de maison ou d’appartement surtout (car je n’ai vraiment rien contre les sonnettes de vélo), cela fait des années que je dois t’écrire. Comme c’est aussi absurde que libératoire, j’ai mis tout ce temps, mais ce temps est venu. Chère Sonnette intempestive et annonciatrice. Tu n’arrêtes pas, surtout que pour l’instant je suis toujours à la maison, tu n’arrêtes pas de m’interrompre. Le facteur, un livreur, le voisin, la Croix rouge, les enfants au retour de l’école, avant la clé dans la serrure. Tu n’arrêtes pas. Je t’aime et je te déteste. J’avais d’autres courriers à écrire, bien sûr, mais ils sont si terribles ou tristes, que j’ai décidé de m’octroyer une pause. Une petite pause. Une récréation – mais là aussi, tu sévis pour y mettre un terme. Sonnette, sonnerie, alerte. Tu es partout : réveil et notifications, frigo laissé ouvert et engins de chantier qui reculent, grelots des chèvres invisibles dans la colline, et cri d’alarme collectif des oiseaux du jardin à l’approche d’un chat. Une " sonnette ", une sonnette c’est même un homme sans volonté. C’est ça. On se ressemble un peu : à mon tour de sonner, de " dire avec emphase ".

Mais tu es quand même bien plus vieille que moi ! Tes premiers succès, ils arrivent dès 1850. L’électricité n’est pas encore dans les maisons, à Londres, à Washington ou à Bruxelles, tu sonnes déjà, partout, grâce à des piles et des accumulateurs. Tu as bouleversé la vie quotidienne, avec les alarmes, les tubes acoustiques, les serrures antieffraction, les interphones – à ce moment-là, tout sert à mettre la rue à distance, et à créer des espaces personnels et silencieux. Eh oui, parce que la belle bourgeoisie n’a plus à héler le personnel de maison : par un interrupteur caché sous le tapis, elle préfère commander un domestique pour qu’il vienne allumer la lampe à pétrole. Là vraiment tu exagères !

C’est mieux quand tu fais partie de la politesse, quand tu réduis l’angoisse : la clochette qu’on actionne à l’entrée de la cour de ferme sous un ciel menaçant. " Il y a quelqu’un ? " Et tes sœurs des chapelles, des églises de pays, qui disent le matin et le soir.

Et c’est encore mieux, quand leur sonnerie, chaque fois qu’elle retentira, comme disent les vieux textes, parce que leur fonte a été bénie, chassera au loin les ennemis, l’ombre des spectres, l’assaut des ouragans, les ravages de la foudre, et la maladie. Tu es capable du meilleur. Comme dans la légende du marchand Helman. Il est à cheval, perdu dans le brouillard des hauts plateaux, quand un clochement miraculeux lui permet de rejoindre son amour qui est en train d’accoucher. Tu ne peux pas en dire autant, surtout ces jours-ci ! Tu signales l’intrus et moi, ce que j’espère, c’est la visite d’un ami. À l’improviste. Sur le pouce.

Chère sonnette, je te subis, c’est vrai, mais toi et ton peuple, je vous sais gré d’envelopper le monde de sonorités auxquelles on ne fait pas attention mais qui ne cessent de nous dire " attention, danger ". J’ai l’air d’un idiot, de faire comme si tu étais vivante et pouvais me répondre. Mais on parle bien à ses poupées, et ce matin j’ai vu quelqu’un râler contre sa voiture qui ne démarrait pas.

Excuse-moi, je dois y aller : on vient de sonner à la porte !

En espérant que ce n’est pas l’huissier...

Gil Bartholeyns

 

 

 

Chaque samedi, dans “Dans quel Monde on vit”, un auteur-chroniqueur partage une lettre adressée à une personnalité qui occupe le devant de l’actualité, à un inconnu qu’il a repéré ou à une personne qui le fait rêver…

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