Dans quel Monde on vit

Edouard Louis : " Il faut changer notre rapport au travail et laisser les gens s’épanouir "


Conversation avec Edouard Louis. Le jeune écrivain français poursuit son récit de la violence. Dans un nouveau livre, il raconte comment sa mère a été abimée par la misère et la violence masculine. Comment, ensuite, elle s’est libérée. " Métamorphosée ", comme l’écrit Edouard Louis. Le jeune homme de 28 ans publie, aussi, ses échanges avec le réalisateur britannique Ken Loach. " Combats et métamorphoses d’une femme " (Seuil) et " Dialogue sur l’art et la politique " avec Ken Loach (PUF).

 

Les livres ne reflètent pas notre société, c’est peut-être pour cela que les gens lisent moins.

Edouard Louis revient sur le fait que nous lisons moins. Pour lui, au lieu de s’interroger sur le pourquoi les gens ne lisent plus, on devrait retourner la question vers les auteurs. Est-ce que les histoires qu’ils écrivent parlent aux gens aujourd’hui ?

 

On vit dans un monde où la violence est prédominante. Violence sociale, violence économique, violence envers les femmes. Chaque fois que je rentre dans une librairie, je ne retrouve pas ce monde. Comme s’il y avait un fossé très profond entre la littérature et le monde.

Cette violence, il l’a vécue très tôt : "Je suis né gay et efféminé dans une famille qui tenait des discours homophobes. Contre les pédés qui parlent comme des filles. Contre les pédés qui sont dégoûtants. Dès ma naissance, la relation a été impossible avec ma famille."

 

Une société violente envers les femmes

 

Mais par ailleurs, Edouard voulait parler de sa mère et de sa condition de femme. Il vient d’une famille modeste voire pauvre. En plus d’être dominée par la pauvreté, sa mère était dans un schéma de domination masculine.

"La vie de ma mère a été une vie de confinement prématuré. Elle a été en confinement pendant 20 ans de sa vie où elle est restée à la maison à faire la cuisine, à faire le ménage à s’occuper des enfants. Le monde lui avait assigné cela comme place."

"Elle était un être qui luttait pour avoir le droit d’être une femme. A un moment, elle s’est libérée de mon père et elle a jeté toutes ses affaires dans la rue. Elle a commencé à avoir des copines, à se maquiller, à mettre des robes, à mettre des jupes."

A un moment dans la vie, il faut se poser la question de savoir, ce qui est révolutionnaire. A ce moment-là, ce qui était révolutionnaire pour ma mère c’était de mettre du rouge à lèvres.

 

Le travail, c’est la santé ?

 

Une maxime bien connue mais qui n’est pas du goût d’Edouard Louis. C’est ce qui ressort de ses entretiens avec le Ken Loach, le réalisateur britannique.

Quand une usine ferme, je suis accablé, je me demande ce qu’ils vont faire. Mais sur un plan théorique, je suis rassuré. Ils ne travailleront plus dans une usine où ils seront cassés.

Il cite l’exemple des caissières : "La gauche hurle contre ses magasins où il n’y a plus de caisses. Je vois plutôt cela de manière positive. Je me dis qu’ils ne vivront plus cela"

Pour l’auteur, la caissière c’est l’esclave moderne. C’est comme le travail à la chaîne, c’est du travail d’avant. Selon Edouard Louis, il faut revoir notre rapport au travail. Il me semblerait plus intéressant de savoir comment on fait vivre les gens, comment on leur donne de l’argent grâce à l’allocation universelle, par exemple.

On pourrait taxer les robots. Si on les taxait, on pourrait redistribuer cette richesse aux êtres humains. On pourrait laisser les gens s’épanouir. S’épanouir ne veut pas dire, ne rien faire. Il y a plein de formes de travail qui ne sont pas reconnues par l’Etat.

Il y a des gens qui font du bricolage, qui ont du jardinage… et plein d’autres choses utiles à la société. On devrait donner de l’argent aux gens pour vivre. Ça devrait être une exigence.

 

Les attentes des jeunes par rapport au travail ont changé

 

Les attentes des jeunes par rapport au travail ont changé. Ils ont une réticence par rapport au travail classique. Par rapport à l’ordre, à la hiérarchie, au fait de se lever tous les jours et d’avoir un patron. Ils veulent plus d’autonomie et de liberté dans le travail.

Edouard Louis : "C’est là-dessus que joue des entreprises comme Deliveroo ou Uber. Ils donnent du travail aux gens sans contrat, sans aucune protection sociale. Ces entreprises savent que les gens préfèrent être dans cette précarité plutôt que de se soumettre à une hiérarchie."

 

Les partis politiques largués ?

Selon l’auteur, ça devrait être une opportunité pour les partis politiques de gauche de se saisir de ces changements dans cette société. Au lieu de cela, ils se lamentent. Les seuls qui se réjouissent de ces changements, ce sont les partis de droite et d’extrême droite. Mais pour d’autres raisons : la disparition des droits sociaux et la flexibilité à tous crins.

 

Newsletter La Première

Recevez chaque vendredi matin un condensé d'info, de culture et d'impertinence.

OK