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Coronavirus : le néolibéralisme ne nous a pas protégés contre cette pandémie

Frédéric Keck : « Le néolibéralisme ne nous a pas protégés contre cette pandémie »
Frédéric Keck : « Le néolibéralisme ne nous a pas protégés contre cette pandémie » - © jerome bonnet

Que nous disent les virus sur les rapports que nous entretenons avec la nature et les animaux ? Est-il possible de se préparer à l’arrivée des prochaines pandémies ? L’anthropologue Frédéric Keck nous emmène à la rencontre des chasseurs de virus.

 

Prévention et préparation

Dans son livre intitulé " Les Sentinelles des pandémies, chasseurs de virus et observateurs d’oiseaux aux frontières de la Chine " (à paraître en mai), l’anthropologue et directeur de recherche au CNRS Frédéric Keck, retrace l’évolution des méthodes de contrôle des épidémies. Avec un premier constat : la préparation asiatique se démarque de la prévention pratiquée en Europe depuis deux siècles.


L’Europe a largement hérité d’un imaginaire des pandémies issu des films Hollywoodiens, explique Frédérick Keck. Le film Contagion est à ce titre éloquent. La pandémie vient de loin, souvent d’un animal qui contamine quelqu’un en Chine, puis cette personne prend l’avion et infecte un territoire comme les États-Unis. C’est ensuite grâce à l’effort de quelques héros que la progression du virus s’arrêtera et que les populations irrationnelles éviteront de piller les ressources. " La prévention ce sont des techniques de contrôle des épidémies reposant sur le calcul des risques par un état sur un territoire. En bref, l’état se base sur des statistiques pour établir une sorte de différentiel d’exposition à des maladies considérées comme naturelles. C’est le fondement de la médecine pasteurienne et de l’État providence. Mais ça repose sur des maladies qui se transmettent entre humains ou comme la rage qui viennent d’un monde sauvage considéré comme éloigné. "


Dans les sociétés asiatiques, la crise du sras (syndrome respiratoire aigu sévère) de 2003 a profondément marqué les esprits. Cela explique que leur imaginaire soit plutôt celui d’un personnel hospitalier qui se sacrifie pour protéger la population d’une maladie respiratoire. C’est aussi le stockage des masques et des antiviraux qui permet de préparer la prochaine pandémie. " Préparer c’est vraiment une technologie de gouvernement, cela consiste à simuler des pandémies dans les hôpitaux, mais aussi à mettre en place des techniques de sentinelles. "

Par sentinelle, Frédéric Keck entend les vivants humains ou non-humains qui seront équipés pour lancer des signaux d’alerte précoces afin de prévenir les transmissions de pathogènes de la nature à l’humanité. De tels dispositifs ont vu le jour à Hong Kong. Là, les fermes disposent toujours d’une proportion importante de volailles non-vaccinées. C’est leur mort éventuelle qui lance l’alerte sur la présence d’un virus.

Chasseurs-cueilleurs

Des chasseurs-cueilleurs aux chasseurs de virus il n’y a qu’un pas. L’idée aura de quoi faire sourire certains sceptiques, mais à y regarder de plus près, L’anthropologue y décèle quelques similitudes. Il compare les virologues qui vont traquer les virus dans les réservoirs sauvages aux chasseurs des sociétés amazoniennes et sibériennes. " Les premiers parviennent à prendre le point de vue des animaux sur l’humanité. De la même manière, les chasseurs et les techniques chamaniques qui les accompagnent, prennent le point de vue des animaux grâce à l’invocation d’entités invisibles qui sont des esprits pour les chamanes et des microbes pour nous. "

Frédéric Keck nous conseille de retrouver l’esprit des chasseurs-cueilleurs pour mieux combattre les virus. Il y a selon lui un savoir-faire dans l’histoire de l’occident qui permettrait de prendre le point de vue des animaux. On le retrouve notamment chez les ornithologues ou encore les chasseurs. Ces techniques, qui ont été introduites dans le pouvoir moderne. Elles permettent de conserver les traces de nos relations avec les animaux et forment ce que le philosophe Michel Foucault appelle la biopolitique.

Ce savoir-faire ancestral de la chasse et de l’observation des animaux a été bouleversé par la modification de nos relations avec le monde vivant. " L’élevage industriel a été un facteur de diffusion de pathogènes très importants, les études écologiques ont montré que les élevages de plus petite taille avec une plus grande biodiversité permettaient de limiter les risques de transmission aux humains. " Dans un texte qui s’intitule La leçon sagesse des vaches folles, l’anthropologue Claude Lévi-Strauss va un cran plus loin : " Il va falloir maintenir un élevage industriel assez limité, dans lequel on surveillera bien les maladies en rendant les vaches cannibales. Puis, le reste des animaux sera relâché pour pouvoir être chassé. " Frédéric Keck utilise cette idée lorsqu’il affirme que les animaux avec lesquels nous vivons sont des sentinelles pour les pathogènes qui circulent dans l’espace sauvage. Nous avons donc beaucoup à apprendre, ou à réapprendre des chasseurs amazoniens pour gérer les maladies de l’élevage industriel.

 

Désormais un virus venant d’une chauve-souris dans le centre de la Chine est capable de menacer l’économie mondiale

 

Une des leçons de cette crise c’est que le néolibéralisme a porté atteinte à nos capacités de préparations aux pandémies. " Pourtant la préparation à ce type de catastrophe semblait être une des techniques de gouvernance néolibérale. On appelait ça vendre de la peur pour acheter des vaccins ou des masques. Sauf que la pandémie est là et le néolibéralisme ne nous a pas protégés, constate l’anthropologue. Une autre grande leçon est que la catastrophe écologique, la transformation radicale de l’environnement par l’humanité a produit des maladies qui viennent des animauxDésormais un virus venant d’une chauve-souris dans le centre de la Chine est capable de menacer l’économie mondiale. "

La déforestation en Chine peut expliquer l’émergence de nouveaux virus. La raréfaction de l’habitat naturel des chauves-souris les a rapprochées des Humains. Des virus alors tenus à l’écart ont pu apparaître sur des marchés d’animaux chinois et infecter tout un tas d’autres animaux, dont les pangolins. Pour éviter une autre pandémie, l’auteur nous invite par commencer à regarder vraiment les animaux. Trop souvent en Occident on les considère comme des marchandises qu’on peut envoyer à la casse dès qu’ils ont des maladies transmissibles à l’Homme. " Il faut comprendre les écosystèmes, qui sont de plus en plus perturbés, quelles sont les bonnes distances entre l’espèce humaine et les autres espèces animales. "

Frédéric Keck est historien de la philosophie, anthropologue et directeur de recherche au CNRS. Il était l’invité de Pascal Claude sur La Première le samedi 4 avril 2020. Ses derniers ouvrages s’intitulent " Un monde grippé " (Flammarion) et " Les Sentinelles des pandémies, chasseurs de virus et observateurs d’oiseaux aux frontières de la Chine " (éditions Zones Sensibles, à paraître en mai).

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