Dans quel Monde on vit

Comment co-habiter le monde ? Une opinion de l’historien et écrivain Gil Bartholeyns

Gil Bartholeyns est historien à l’université de Lille et écrivain (" Deux kilos deux " est paru aux Éditions JC Lattès en 2019). Il codirige la revue Techniques&Culture. Et il était ce samedi 8 mai l’un des invités de Pascal Claude dans " Dans quel Monde on vit " sur La Première. Il nous livre ici un texte de réflexions sur la crise sanitaire que nous traversons.

 

 Il est un lieu, le très paisible séjour d’un éternel printemps...

Jacques van de Walle, Heroica, 1656 (Naturae Domus, la maison de Nature)

 

 

La " covidisation " du monde n’est que la conséquence des violences faites à toutes les formes de vie. Cobra, civette masquée, paon bleu, fourmilier écailleux, renard volant... On se croirait dans un bestiaire fantastique. Mais il s’agit de la ménagerie des marchés humides que certains ont qualifié de " contre nature ". Nous connaissons mieux les fermes de cent mille poulets ou de mille cochons, mais les uns comme les autre sont des regroupements chimériques de haute dangerosité. Espèces, nombre, géographie : tout est sens dessus dessous. Nous n’avons jamais été aussi terriens, rendus à notre " première nature ".

La relégation forcée que nous vivons nous impose des mesures collectives. Elle nous fait également prendre des décisions intimes, personnelles, singulières. Consommer moins, prendre le temps, commencer un potager... Faire en sorte qu’ après ne soit pas comme avant ". On va saisir cette opportunité, on se le promet encore en pleine sidération.

Mais quelle serait la meilleure résolution à prendre ? D’où vient que nous sommes malades, par millions ? Que mangeons-nous presque tous les jours ? Vous avez la réponse. C’est le grand non-dit, l’angle mort. Pourtant le lien est direct : si nous n’en mangions pas, nous n’en serions pas là.

Prendre position, revoir ses priorités : ces perspectives d’avenir nous ne les aurions jamais eues si nous étions parvenus en mars jusqu’aux stations de ski, aux carnavals de province et en pâmoison devant les tulipes à cueillir ensemble dans les champs de permaculture urbaine. Le carnaval de Binche et la Foire du Livre de Bruxelles – les sens et le savoir – ont senti passer les ailes de la frayeur. Ils ont eu lieu mais au bord du gouffre au creux duquel nous sommes à présent comme au purgatoire : on attend, on souffre un peu ou beaucoup, et l’espoir des lumières estivales nous invite à des gestes de fraternité.

À nos savoirs d’abord, il arrive en ces moments incertains deux bouleversements. L’un est historique : le XXIe siècle ne vient-il pas de commencer ? On pensait le coup d’envoi donné par le 11 septembre 2001, des historiens et des anthropologues plaident à présent, avec l’intelligence de la perception à rebours, pour 2020, comme pour le XXe siècle qui commence en 1914. L’autre bouleversement est celui des Modernes : nous sommes, comme au XVIIe siècle, au seuil de la Science avec son grand Serpent, lorsque plus rien de ce qui était sûr ne l’est. D’où vient le bien ou le mal ? Où est le centre du monde ? Dans quelle direction regarder ? Que faut-il croire ? Qu’est-ce que la nature ? Bien qu’il soit certain que nos réponses devront être diamétralement opposées aux leurs.

À nos sens surtout, il arrive quelque chose d’immense, les voilà catastrophés. Nous assumons des gestes-barrières pour éviter la propagation de cet agent invisible qui rend suspect tout contact, tout bouton d’ascenseur, toute poignée de porte, alors qu’on nous disait enfin entré (notamment par nos écrans tactiles) dans une culture du toucher, dans une culture haptique, contre le tout visuel, le tout virtuel. Nous avions à nouveau misé sur la caresse des choses, des proches. L’âge nous aidait à toucher d’avantage, à prendre davantage dans nos bras ceux qui sont jeunes depuis plus longtemps que nous. Nous plaidions pour un monde de proximité, de réappropriation physique. Nous bricolons plus, nous réparons plus, nous sommes de plus en plus des " touche-à-tout ". Mais soudain quelque chose vient fracturer notre vie, brutalement et comme jamais. Sauf quand la guerre survient, mais ce n’est pas la guerre que nous vivons. La guerre, ce sont des gens qui entrent chez vous et qui tirent dans tous les corps que vous aimez et vous laissent au sol.

Ce que nous vivons, c’est la fin de l’illusion dont nous nous sommes tant bercés, à laquelle nos parents se sont abreuvés tant et plus, souvent sans le savoir. Si on pouvait leur expliquer ils seraient eux-mêmes bouleversés. Du moins seraient-ils étonnés de la finitude du monde, de la limitation des ressources, de la consommation où, dans l’acte de consommer, de manger, de profiter de son dimanche, a été suspendue toute considération pour ceux qui en sont la condition et la source. Non plus les ouvriers du Borinage ou de Manchester pour les capitales du XIXe siècle, ou les " gens de brousse " pour le caoutchouc du Roi ; mais ceux du " Sud " et les animaux. Ces animaux qui sont partout autour de nous, dans la nuit, à notre insu. Non pas les chats et les chiens avec qui nous vivons et qui sont des quasi-personnes ; ils sont sauvés de notre empire, on dit même qu’ils nous ont bien eu ! Non pas donc ceux que des écothéologiens cherchent à faire entrer au paradis, mais les animaux dits de chair, les animaux dits de rente, celles et ceux qui ne vivent que pour être tué·es, celles et ceux qui sont trasporté·es pour être vendu·es et par qui, en effet, la catastrophe actuelle est sans doute venue.

Mais la catastrophe est venue parce qu’on a franchi la limite. Ce n’est pas la première fois, il y a eu des pestes, des grippes terrassantes, mais c’est la première fois que l’échelle de nos savoirs et de nos sens est planétaire. Quand Dante, vers 1320, fait parler Adam, il écrit : " ce n’est pas goûter à l’arbre qui fut le vrai motif d’un tel exil, mais seulement d’avoir franchi la limite ". L’historien du Moyen Âge se dit alors la chose suivante : le drame, c’est le franchissement et le mélange. Vous allez voir pourquoi. Il se dit que la faute est une invention morale terrible, et nous ne pouvons que défendre une éthique : non pas le jugement en soi mais, au sens de Spinoza, l’évaluation des relations des choses qui vont ou qui ne vont pas ensemble. Dante ne voulait sans doute pas dire autre chose : tout franchissement est dangereux parce que la limite est par définition ce point – cette relation – du péril.

Nous avons toujours refusé de faire du brassage une source de confusion, d’anomie pour les sociétés humaines. Une part des Lumières a défait de haute lutte les idées de péché, d’impureté, de hiérarchie (de ségrégation) entre les êtres. La défaite du carré des dominations – de race, de classe, de genre et à présent d’espèce – fait la grandeur d’un certain humanisme ou universalisme. Il peut alors paraître contradictoire de vouloir remettre de la distance, des barrières à toute force. De se faire ici spéciste. Sauf si l’on comprend que ces barrières sont précisément des barrières qui remettent de la valeur, de la considération entre les êtres. Car les animaux ne sont porteurs d’agents pathogènes pour l’homme que parce qu’ils sont délogés, que parce qu’on ravage leur habitat, que parce qu’on les emmène au bout du monde pour les vendre et les manger, parce qu’on les met ensemble, par milliers, et qu’ils développent des maladies que les Directives européennes qualifient justement de " systémiques " aux élevages. On parle des " hommes malades des animaux ", il faut rappeler que les animaux sont aussi malades des hommes, grippe aviaire, peste porcine... Ils payent un tribut effarant de solitude et de souffrances. Pour ne prendre que l’exemple de la salmonellose (nos communes intoxications alimentaires), c’est une des maladies que les hommes transmettent aux animaux (une zooanthroponose) et elle ne revient à lui que parce qu’il les mange.

Aux espèces compagnes, celles de nos maisons, ajoutons les espaces sans compagnie. " Chacun selon son espèce ", l’expression revient à plusieurs reprises dans le récit biblique de la création. Ce contrat ontologique sonne de façon aussi désagréable qu’intrigante : brouiller les catégories, les espèces, c’est s’exposer à l’effondrement : le Déluge anéantit toute forme de vie (à l’exception des espèces témoins) après que les filles des hommes ont fréquenté les fils de dieu ; la destruction de Babel survient après que les hommes ont défié, pour le dire de manière contemporaine, les lois de la nature... Une nature qu’il faut comprendre ici comme l’état où les êtres vivants ont pu co-évoluer et qui est un état historiquement peu connecté, du moins non globalisé. Alors si la symbiose paraît bien à l’origine des êtres multicellulaires (n’en déplaise à ceux qui pensent encore que la prédation est le modèle de la réussite), l’hétérobiose doit nommer le phénomène natif par lequel les êtres vivants ont pu prospérer collectivement. En somme, chacun selon son espèce veut dire ici chacun chez soi, et c’est bien à cela que la pandémie nous oblige, avec une ironie exemplaire. Chacun en sa domus, et par conséquent : tous à la réparation des habitats.

Les années 1930 ont inventé les grandes réserves remplies de fauves et d’antilopes, mais c’était en vertu d’une image de paradis déjà presque perdu. Il s’agissait de protéger, de sanctuariser. Désormais il s’agit de décoloniser les territoires, de se désengager, comme on dit d’un bataillon qu’il se retire. Il s’agit de restaurer des espaces et de penser des co-habitations qui préviennent les contacts susceptibles de transmettre les virus, les bactéries, les prions, soit les mélanges ou ménages à trois : un non-humain ou humain réservoir, un être vecteur, souvent un mammifère, et un affecté. Les commensalités artificielles tournent souvent mal. La barrière d’espèces est une chose : il faut éviter qu’un agent potentiellement pathogène la franchisse à la faveur de coprésences prolongées ou insalubres. La barrière éthologique ou biologique en est une autre. Est-il normal que les vaches soient nourries avec des farines de congénères, elles qui de surcroît sont herbivores ? La " nature " a répondu par la crise " sanitaire " de la vache folle et par la maladie de Creutzfeldt-Jakob atypique. L’Europe a réagi en interdisant le " recyclage intraspécifique " en 2002, mais quelques années plus tard l’interdiction des farines ne concernait déjà plus que certaines espèces. La plupart des bombes sanitaires se résument au schéma suivant : des élevages intensifs, des routes commerciales prenant dans leurs mains funestes la " faune sauvage ", des animaux parfois en vente dans les villes et qui sont rapidement mis en cause par les partisans des exploitations hors-sol, en claustration totale. Soit le remède par le mal.

Au tribunal sanitaire, devant Mère Nature – allégorie dont Rabelais disait, avant la biologiste Rachel Carson dans Printemps silencieux (1962), qu’elle est marâtre et rend coup pour coup –, nous n’en menons pas large. Depuis plusieurs mois, nous respectons vaille que vaille des gestes-barrières dont nous ferons sans doute un protocole d’habitudes sociales, comme c’est déjà le cas en Asie. Nous tentons aussi de prévoir des barricades contre le faux réenchantement du monde orchestré par les magnats qui ne voudrons jamais " atterrir " ou qui en profiterons pour faire de l’état d’exception pour tous un état d’exonération pour eux. Au mot crise, on a raison de vouloir lui substituer le mot catastrophe, comme on a eu raison d’utiliser le désastre pour dire que l’astre, le soleil de nos jours, était tombé. Une crise est passagère, une catastrophe fait fond sur l’espoir d’un dénouement inédit, d’un changement réel, après une déstabilisation majeure. En l’espèce – si j’ose dire – nous partageons désormais un sort commun avec les animaux. Malades comme eux, et comme eux, exilés de notre propre terre.

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