Dans quel Monde on vit

Barbara Stiegler : "Grève ne veut pas dire cesser le travail, mais cesser le travail qu’on nous impose"

Ecrire des livres et se mobiliser : ces deux activités sont-elles compatibles ? Pour la philosophe française Barbara Stiegler, pendant longtemps, la réponse a été non. Jusqu’au jour, où, pour la première fois, elle décide d’enfiler un gilet jaune. Barbara Stiegler nous raconte sa mobilisation et sa vision de la grève.

Son nouveau livre a pour titre Du cap aux grèves. Récit d’une mobilisation 17 novembre 2018 – 17 mars 2020 (Ed. Verdier).

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Des citoyens culpabilisés

Barbara Stiegler regrette que l’on culpabilise les citoyens, souvent appelés aujourd’hui 'les populations', sur la question du dérèglement climatique. On les culpabilise sur leurs émissions de carbone, parce qu’ils sont obligés d’avoir une voiture, ne parvenant plus à se loger en ville. Alors qu’au même moment, on constate une explosion du trafic aérien et des cargos pour la mondialisation du commerce. Cette culpabilisation fait partie des étincelles qui ont allumé le brasier des gilets jaunes !

On culpabilise aussi ces populations en les accusant de relâchement par rapport à la contamination. "Et le relâchement, c’est la jeunesse qui simplement vit sa vie de jeunesse et qui a besoin de se voir." Les universités aussi sont désignées comme clusters potentiels, comme vecteurs de danger.

"Ce serait ça l’origine de la catastrophe, alors qu’en réalité, c’est l’incurie des pouvoirs en place qui ont défait le système hospitalier."

Au nom de la soi-disant 'protection des citoyens', on détruit la vie sociale, on culpabilise les gens. Or, les êtres humains ne peuvent pas vivre sans contacts. Des contacts qui doivent bien sûr aujourd’hui se faire de manière raisonnable, prudente, "mais on ne peut pas détruire toute la vie sociale de nos pays sans qu’on en paie les conséquences, sur le plan psychiatrique, économique, social… Les spécialistes de santé publique sont très inquiets des conséquences de cette politique."
 

Les gilets jaunes, une lutte légitime

Le 1er décembre 2018, Barbara Stiegler a enfilé un gilet jaune. "Je manifeste, mais en secret. Je suis fière d’être là, mais je n’assume pas jusqu’au bout ce gilet", écrit-elle dans son livre.

En tant que professeur d’université, elle ne se sent pas forcément légitime. Comme beaucoup, elle est emprisonnée dans des clichés : un vrai gilet jaune est celui qui vit dans un lotissement, qui regarde la télé sur écran plat. Le faux gilet jaune est celui qui vient des milieux enseignant ou de santé, et "qui profite des choses pour venir mettre le bazar".

Malgré sa gêne vis-à-vis à la fois des gilets jaunes et de son éditeur, elle enfile le gilet jaune, parce qu’elle trouve le déclencheur de cette révolte populaire tout à fait légitime, et parce qu’elle s’identifie totalement à ces problèmes qu’elle vit elle-même.

Emportée par le mouvement, Barbara Stiegler a découvert que le fait d’être sur place, dans un lieu où il se passe des choses, d’avoir une vision locale de la carte du territoire où l’on est, peut donner un immense élan à la mobilisation. Il faut aussi coordonner les calendriers, s’organiser pour pouvoir lutter ensemble.

"Il est vital et régénérant d’aller voir ce qui se passe ailleurs. Très vite, on se rend compte qu’on a des problèmes communs, et cela donne à nos luttes miniatures une ampleur et un souffle considérables, une nature politique."


Maintenir le cap

La formule maintenir le cap, souvent utilisée par nos dirigeants, est très parlante. Barbara Stiegler la déploie tout au long de son livre sous forme de métaphore maritime. Maintenir le cap sous-entend qu’il faut aller vers un point ultime qui doit orienter toutes les politiques publiques et tous les comportements des 'populations'. Tout le monde doit aller dans le même sens, un sens indiqué par des capitaines conseillés par leurs techniciens de la navigation : les experts.

Le cap, c’est celui de la mondialisation, qui apporterait bonheur, croissance et bien-être à tout le monde, via la division du travail, une explosion des échanges et le respect de l’égalité des chances. L’idée est que pour aller vers cette mondialisation heureuse, il faut qu’elle soit organisée comme une compétition sportive, avec un maximum de chances données à chacun, des règles du jeu bien déterminées,…
Et que le meilleur gagne ! C’est en réalité une légitimation des inégalités, affirme-t-elle.

"Ce cap qu’on nous impose produit une transformation de nos métiers qui nous épuise, parce que la plupart du temps, on n’est pas d’accord avec cette vision de l’éducation, de la santé… Ce n’est pas pour ça qu’on est devenu médecin, infirmier ou enseignant. On passe notre temps à trahir ce pour quoi on s’est engagé et cela nous épuise, cela crée la souffrance au travail, parce que l’on est toujours dans des injonctions contradictoires."


Grève ne veut pas dire cesser le travail

Dans toute profession, faire la grève, c’est très difficile. La façon de faire la grève de Barbara Stiegler, c’est d’aller donner cours.

"Grève ne veut pas dire cesser le travail, mais cesser le travail qu’on m’impose, le travail qu’on me prescrit, dans des formes que je considère scandaleuses, et c’est pour ça que je me mets en grève. Et imposer un autre rapport au travail. Et c’est exactement ce que je suis en train de faire depuis 15 jours, et heureusement, je ne suis pas toute seule."

Là, le paradoxe, c’est que faire la grève, c’est se battre pour aller travailler.

 

Retrouvez Barbara Stiegler dans Dans quel monde on vit, à partir de 26'30''. Et en première partie d’émission, écoutez Julien Doré : il a décidé de rentrer chez lui, dans les Cévennes, là où il a grandi. Pour chanter… et pour s’engager.

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