Dans quel Monde on vit

Anne Sinclair : Comment pouvait-on imaginer qu'un peuple éduqué mette à mort des millions de gens parce qu'ils étaient nés juifs ?

Anne Sinclair : "La capacité d'indignation doit demeurer intacte"
Anne Sinclair : "La capacité d'indignation doit demeurer intacte" - © Grasset

En décembre 1941, les Allemands arrêtent 743 Juifs français. Le grand-père paternel d’Anne Sinclair, Léonce Schwartz, fait partie des prisonniers. La journaliste Anne Sinclair nous raconte 'la rafle des notables'.

"Essayer de redonner un peu de chair aux disparus est devenu pour moi une obsession", confie Anne Sinclair. Elle publie La rafle des notables (Grasset).

Anne Sinclair pensait connaître beaucoup de choses sur l’histoire de la seconde guerre mondiale, sur l’Occupation, la déportation des Juifs, mais elle s’est rendu compte qu’elle ne creusait pas la réalité. L’enquête qu’elle a voulu mener sur son grand-père – dont à la fin, elle ignore autant qu’au début - lui a servi de fil rouge, de prétexte pour une enquête plus large.

Elle a découvert une tragédie réelle, celle de la rafle qui a fourni le premier contingent de Juifs déportés vers Auschwitz. Son grand-père en est heureusement sorti, parce qu’il est tombé très malade et a été placé à l’hôpital, d’où sa grand-mère a réussi à le faire sortir, on ne sait comment.


Qui a fait partie de cette rafle ?

Ce qui a particulièrement intéressé la journaliste, c’est la spécificité de cette rafle, qui concernait des notables juifs que les Allemands considéraient comme influents : des intellectuels, le fils de Tristan Bernard, le frère de Léon Blum, des avocats, des présidents de cour d’appel,… et puis des Juifs un peu anonymes, comme son grand-père qui avait une petite entreprise de dentelle de Bruges.

Il y avait, à la préfecture de police de Paris, un fichier, appelé le fichier juif ou fichier Tulard, qui recensait 150 000 noms, dans lequel les Allemands n’ont eu qu’à piocher pour cette rafle.

Elle a eu lieu six mois avant la rafle du Vél' d’Hiv'. Elle est moins connue parce que moins emblématique, explique Anne Sinclair, parce qu’elle a concerné un millier de Juifs, dont 743 Français, mais surtout parce que les autorités de Vichy ont été inopérantes et passives, et que c’était les Allemands qui étaient entièrement à la manoeuvre, dans le camp nazi de Royal Lieu à Compiègne.
 

'Le camp de la mort lente'

A Royal Lieu étaient principalement internés les adversaires politiques du Reich. Dans la partie du camp où étaient 'entreposés' les Juifs, la principale arme était la famine. François Mauriac l’appelait 'le camp de la mort lente'.

Il n’y avait pas de chambre à gaz, ni d’extermination systématique, mais la mort était programmée par le froid (-20° cet hiver-là) et la faim, dans des conditions de camp allemand.

Pendant trois mois, en attendant les trains vers les chambres à gaz, les Juifs ont vécu dans des conditions atroces.
 

La naïveté des notables

Comment expliquer l’aveuglement de ces notables français, la naïveté qui leur faisait imaginer une quelconque humanité, écrit Anne Sinclair ?

"L’aveuglement a été très général. Comment pouvait-on imaginer qu’un peuple éduqué, cultivé, raffiné, mette à mort volontairement des millions de gens, tout simplement parce qu’ils étaient nés juifs ?

Cette cécité a été prolongée par le fait qu’une partie de ces notables étaient, depuis des générations, intégrés à la communauté française et participaient à la vie nationale."

A l’époque les Juifs s’appelaient eux-mêmes les Israélites, mot employé par les antisémites aujourd’hui. Ils formaient une petite communauté qui ne se reconnaissait même pas comme telle. Ils ne savaient pas penser 'juif', ils ne pensaient que 'français'. Ils n’avaient presque plus de lien avec le judaïsme, ils avaient épousé des non juives, ils n’étaient pas pratiquants. Ils se disaient : mais pourquoi, qu’est-ce qu’on a fait ? Qu’est-ce qui fait qu’on nous persécute et qu’on nous menace ?

"Penser l’inimaginable est toujours très difficile et impensable", observe Anne Sinclair.


Une leçon pour le présent ?

En revenant sur cette page sombre de l’Histoire, Anne Sinclair ne cherche pas nécessairement à éclairer le présent.

"Il faut toujours se garder des comparaisons historiques. Dieu soit loué, pour l’instant, en ce qui concerne l’Europe occidentale, elle n’a pas grand-chose à voir avec ça. Il reste que des persécutions dans le monde existent. On sait que les leçons de l’Histoire ne sont pas toujours porteuses.

J’avais vraiment envie de raconter l’histoire en tant que telle, pour que l’Histoire ne s’efface pas et pour qu’on reste vigilant. On ne peut pas rester inerte et considérer que les réfugiés qui meurent en Méditerranée, ça ne nous concerne pas. Maintenant, le monde est global, on est concerné par l’ensemble de l’humanité et ce qu’on a voulu ignorer avant ne doit plus être le cas. La capacité d’indignation doit demeurer intacte."


Indignation et Covid-19

A propos du Covid-19, ce qui a le plus indigné Anne Sinclair, c’est de voir les affichettes placardées dans les immeubles, à destination des infirmières qui risquaient de contaminer les habitants de l’immeuble.

"Je me suis dit que c’était la part la plus sombre de l’humanité, que ces gens-là pouvaient écrire à la Gestapo pour dénoncer les Juifs, de la même manière qu’ils pouvaient dénoncer le comportement du type en bas qui ne portait pas son masque ou ne respectait pas les gestes barrières."

Anne Sinclair est une indignée mais elle se dit aussi enthousiaste. "Je pense que la vie n’est pas plate, que les émotions ne sont pas plates et qu’il faut garder ses capacités à la fois d’émerveillement, et j’en suis tout à fait capable, de bonheur et en même temps d’indignation, de révolte contre les injustices."
 

La malédiction d’être vieux, la malédiction d’être pauvre

"Quel prix est-on prêt à payer pour que nos anciens finissent dignement leur vie, entourés, soignés ? Lors de la grande canicule de 2003, ils sont morts en masse et on avait dit plus jamais ça, voilà que cela recommence. Est-ce la malédiction d’être vieux, d’être pauvre aussi, car ce sont eux qui paieront le prix fort, comme souvent, comme toujours", écrivait Anne Sinclair dans un texte publié fin mars, intitulé Le printemps des arbres et l’hiver des hommes.

"La malédiction d’être vieux, quand on voit le bilan de ceux qui sont morts dans les Ehpad, cela me semble assez évident. […] Que n’a-t-on réformé les Ehpad avant ?" questionne-t-elle.

Quant à la malédiction d’être pauvre, qui a tenu la France, la Belgique ? C’est ceux qui n’avaient pas les moyens par leur profession de rester chez eux : les soignants, mais aussi les éboueurs, le personnel des supermarchés, les livreurs, les magasiniers…

"Ces gens, dont on dit toujours ce sont les sacrifiés, se sont sacrifiés eux-mêmes pour que les autres puissent vivre une sorte de relative tranquillité. C’est ça qui me frappe, c’est que ce sont toujours les mêmes qui souffrent le plus, et ça, ça m’indigne toujours et je pense qu’on ne peut plus vivre comme ça."
 

Le féminisme d’Anne Sinclair

"Je suis plus féministe MLF, Simone de Beauvoir, que d’autres combats plus radicaux d’aujourd’hui, admet Anne Sinclair. […] La haine des hommes me semble détestable. Le féminisme, ce n’est pas la haine des hommes, c’est être comme les hommes, c’est être reconnue au même titre que les hommes.

Au fond, se battre pour ses droits, pour l’égalité, contre la violence, se battre pour exister, c’est ça un combat. Ce n’est pas les croisades contre l’autre partie du genre humain, sûrement pas."

 

Ecoutez Anne Sinclair dans 'Dans quel monde on vit ?', à partir de 6'.