Dans quel Monde on vit

Alain Damasio : "L’enseignement sera-t-il bientôt aux mains de multinationales ?"

Il est celui que l’on appelle " le lanceur d’alerte du futur " ou " le guide spirituel d’une génération rebelle ". C’est l’écrivain, auteur de science-fiction Alain Damasio. Au printemps 2019, il publiait " Les Furtifs " (La Volte), Prix de l’Imaginaire 2020. Il nous livre ici quelques réflexions sur la crise sanitaire que nous vivons, l’enseignement ou le monde du travail. Décapant

 

Distanciation sociale, c’est un mot qui fait mal.

Alain Damasio comme la plupart d’entre nous est resté confiné pendant plusieurs mois. Même s’il ne remet pas en question la nécessité d’agir contre le coronavirus, la distanciation sociale est, pour lui, un vrai problème de société.

" C’est un ersatz. Ça enlève le corps et ça dématérialise encore un peu plus notre société. Cela fait référence à un mode de vie qui est distancié, un fonctionnement qui suppose que les Réseaux sociaux constituent un relationnel suffisant. C’est faux. Rien ne remplacera le face-à-face entre les individus, le ressenti, le magnétisme de l humain "

 

Covid : des vies brisées aux casse-noix partout où on optimise la production

 

Selon Alain Damasio, les conséquences de ce Covid vont être très lourdes. Les faillites sont déjà présentes et continueront à s’amplifier.

Mais la vraie question, selon lui, c’est que va faire l’état ?

"Aujourd’hui, on ne sait pas ce que l’Etat si l’Etat va jouer son rôle ? Va-t-il continuer à aider les citoyens et les entreprises ? A qui va-t-il faire payer la dette ? Ils ont deux solutions. Soit ils font tourner la planche à billets, soit ils font payer la dette aux gens et ça placera une foule de personne dans les difficultés et la précarité. "

Pour l’écrivain, dire que l’on ne peut pas faire tourner la planche à billets est faux.

" On veut nous faire croire que les seules solutions sont l’optimisation de la production, voire l’austérité. Des spécialistes nous démontrent que l’on peut mettre la dette " au frigo " pendant 10 ans et ne pas la payer par la suite… "

Damasio est très clair : pendant cette crise, on a vu qu’il y a des choses à faire. On peut arrêter la machine, on peut décroître, on peut ralentir. On a vu que l’on pouvait mobiliser des fonds pour sauver la société. Par contre quand il s’agit de sauver la santé, le social ou l’éducation, ça devient très compliqué.

 

Le travail c’est la capacité de faire. C’est laisser travailler son imaginaire. Aujourd’hui, on en très loin

Je milite pour la notion d’oeuvrier plutôt que d’ouvrier. Le travail est un truc qui se construit à plusieurs. Quelque chose qui a du sens.

Mais la vision du monde du travail dans le futur n’est pas rose.

Il a assisté au procès des patrons de France Telecom. Une entreprise où de nombreux cas de harcèlement ont été identifiés et où il y a eu de nombreux suicides.

" A cette occasion, j’ai identifié ce que l’on appelle le HBO : la Haute Barbarie de l’Oppression. C’était le premier procès où on a réussi à condamner le harcèlement systémique c’est-à-dire le harcèlement utilisé comme méthode de management. Ces managers étaient là pour virer 22.000 personnes. Ils n’avaient pas le choix, il fallait dégager les travailleurs à tout prix. Et pour cela, ils exerçaient une pression totalement dingue."

Tu gouvernes sans voir les gens sans leur parler. Tu ne peux pas gouverner si tu as de l’empathie.

"En voyant ces responsables au tribunal, tu te rends compte que tu ne peux pas mener ce genre de mission si tu n’es pas un sociopathe. Tu ne l’es peut-être pas au départ mais tu le deviens."

 

L’enseignement sera-t-il bientôt aux mains de multinationales ?

Le constat de l’auteur sur notre enseignement n’est pas plus réjouissant.

" On est en cours de dégradation du système éducatif. C’est une dégradation délibérée. On essaie de dégrader l’enseignement en donnant moins de moyens, en saturant les classes avec 35 élèves, en rendant les conditions de travail les plus difficiles possibles. 

" Je crois qu’il y a une réelle volonté d’aller vers une décrédibilisation de l’enseignement public. On en viendra peut-être à des sociétés multinationales qui seront chargées de l’éducation des enfants. Il va sans dire que ce serait destiné à une classe aisée. Il y aura les élites dans les écoles privées. Les autres dans un enseignement totalement dégradé "

" Ce système, il existe déjà en grande partie aux Etats unis. Force est de constater que le niveau moyen d’éducation est très bas. Pas étonnant de voir des gens comme Trump élu.

Une fatalité ? Pas vraiment. "Si on regarde l’avenir du travail, on se rend compte que l’essentiel des métiers qui seront exercés dans le futur sera apprenables en une demi-journée. Il y aura beaucoup de métiers qui ne demanderont pas beaucoup d’éducation. Alors, pourquoi se donner du mal à éduquer les masses. Bien sûr, il faudra toujours des dirigeants. Ceux-là seront formés dans les bonnes écoles privées, les autres pas. "

 

Il est important d’être intraçable

Trouver Alain Damasio est très compliqué. Il n’est pas présent sur les réseaux sociaux, il ne possède pas de smartphone. Son attitude ne se veut pas simplement rebelle.

Sur les réseaux internet et sur les réseaux sociaux, tout se partage et se propage sans que vous en soyez nécessairement conscient. Je trouve que chacun a droit à la vie privée. Tout n’a pas être connu par tout le monde. Nous avons le droit de garder certaines informations privées. C’est un droit fondamental"

Dire je n’ai rien à cacher c’est se moquer de la liberté des autres.

 

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