Dans quel Monde on vit

Achille Mbembe : "  la Terre fuit de partout, mais nous continuons "

À l’heure où la pandémie de coronavirus a mis notre monde à l’arrêt, l’intellectuel camerounais Achille Mbembe pose la question de la survie de l’humanité. Dans son dernier livre " Brutalisme " (La Découverte) il nous invite à repenser l’état de nos relations.

Notre monde suffoque, voilà des années que les scientifiques nous alertent. Le bateau Terre fuit de partout mais l’Homme poursuit sa marche inarrêtable.

Pour Achille Mbembe, il n’est pas question d’abandonner le navire, même si tous les voyants sont au rouge. Nous détruisons le vivant avec une rapidité impressionnante et les moteurs même de l’humanité sont mal en point. " Bientôt il n’y aura que du gaz carbonique dans l’air et rien de tout cela n’est le fait du hasard. C’est l’aboutissement inéluctable d’un modèle de croissance qui ne survit que grâce à la combustion constante et ininterrompue de carburants fossiles. "

Pour entamer une politique de réparation, explique-t-il, il faudrait remettre en question notre modèle de croissance basé sur les énergies fossiles.

Respirer

Alors que partout dans le monde le coronavirus menace notre capacité de respirer, Achille Mbembe voit en la respiration notre salut. Il la voit comme le lieu de l’égalité radicale originelle à partir duquel il serait possible de repenser nos manières d’habiter le monde et de nous relier à nous-même ainsi qu’à l’ensemble du vivant. Car s’il y a bien une chose que cette crise questionne, c’est notre respiration comme faculté répartie équitablement entre chaque être humain.

Dans une société qui s’étouffe, offrir des sphères de respiration à l’ensemble du vivant apparaît désormais indispensable. C’est peut-être ça l’issue à ce que le philosophe nomme le brutalisme. " J’ai utilisé ce mot dans son sens brut, dans la mesure où les pratiques de forage, de fissuration et de destruction me semblent être consubstantielles à la manière dont le capitalisme, sous sa forme contemporaine, fonctionne aujourd’hui. "

Le brutalisme raconte aussi une période de notre histoire où la forme privilégiée de la relation est devenue la violence. Qu’il s’agisse de notre rapport aux autres êtres humains, à la nature ou même aux objets, la violence est omniprésente.

Pour Achille Mbembe, le brutalisme est le responsable de la crise sanitaire qui nous touche aujourd’hui. Il s’appuie pour cela sur la destruction des grandes forêts sans lesquelles il nous est impossible de respirer. " Chaque fois qu’avance la déforestation, nous assistons à la libération d’une vaste réserve virale. Et je crois que ce virus est le produit de notre action. Il est le produit d’une écologie des relations. Il est manufacturé. Pas dans le sens d’un complot mais dans le sens où à cause de notre action sur l’environnement, nous rendons disponibles un certain nombre de forces microbiologiques et bactériennes sur lesquelles nous n’avons aucun contrôle. "

Lorsqu’il aborde l’après coronavirus, le philosophe ne se montre pas trop optimiste. Il craint qu’au lendemain de cette crise, le monde ne rentre dans une nouvelle période de tension et de brutalité. Pour l’empêcher il faudrait nous réengager politiquement, élargir notre conception de la démocratie et repenser l’état. Il y a une énergie sociale de la mutualité, de la réciprocité et du partage sur le continent africain. Ce sont des valeurs qui pourraient servir de fondement à la réinvention de notre vie commune. Je crois en notre pouvoir civique. "

Achille Mbembe est un philosophe, théoricien du post-colonialisme, politologue, historien et enseignant universitaire camerounais. Il signe " Brutalisme " (La Découverte). Il était l’invité de Pascal Claude sur La Première le samedi 25 avril 2020.

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