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Abdellah Taïa : “Ma chère sœur, Khadija, tout mon amour pour toi et pour toutes les femmes comme toi”

Pour sa dernière contribution de la saison, l’écrivain Abdellah Taïa se remémore un souvenir de son enfance au Maroc. Il s’adresse à l’une de ses sœurs dans une lettre extrêmement émouvante.

 

Ma chère sœur, Khadija…

Nous marchons vers le centre-ville de Salé, vers la médina, mais tu n’es pas sûre. C’est le bon chemin ? Tu ne réponds pas. Tu me donnes ton bébé, Simohammed. Je le mets sur mon dos. Tu l’attaches bien comme il faut pour qu’il ne tombe pas. Un garçon de 8 ans qui s’occupe d’un bébé comme les femmes. En pleine rue. Les gens regardent. Certains se moquent. On a l’habitude. Ce n’est plus notre problème. Nous marchons, nous. Nous avons un but. Plutôt : tu as un but, on dirait Khadija. Et je te suis.

Je ne comprends pas ce qui se passe dans ta tête mais je suis avec toi. Tu avances. J’avance. Nous fuyons, c’est cela ? Nous avons laissé derrière nous notre maison de trois pièces où vivent 11 personnes. Aujourd’hui, Khadija, tu veux aller ailleurs. Tu as été appelée. Tu réponds à l’appel. Tu ne peux pas faire autrement et tu m’entraînes avec toi. Un gardien. Un compagnon. Un baby-sitter. Et un témoin pour plus tard. Ton mari vit avec nous. Et la cohabitation ne se passe pas toujours bien entre ces personnes si nombreuses dans un espace si réduit. Viens avec moi, Abdellah. Pas besoin de me convaincre. Je te suis.

Je te suis, Khadija. Je ne veux que cela dans la vie : suivre quelqu’un, être rempli par les rêves, le doute, le désespoir et les chansons de l’autre. Moi seul, juste moi avec moi, non et non. Donne-moi ta main, Khadija. Tu es ma grande sœur. Tu as 21 ans, peut-être 22. Je te fais confiance. Tu sais mieux que moi comment partir, couper, se perdre et peut-être revenir.

Vraiment, je ne comprends pas tout de toi, Khadija. Une mère si jeune. Dans notre quartier, ils disent que tu es très belle. Ta beauté allait t’ouvrir beaucoup de portes. Mai tu as choisi l’amour. Ton mari est très beau lui aussi. Oui, oui, je me souviens bien de lui à présent.

Je ne lâche pas ta main, Khadija.

 

On a pris le bus. On s’est arrêté devant une grande muraille. On a traversé une porte monumentale. Les rues et les impasses sont interminables. On tourne en rond. On ne sait plus. Khadija s’assied sur les marches d’une mosquée. Je fais comme elle.

 

Khadija respire mal. Son fils dort sur mon dos.

 

Khadija n’a pas besoin de parler. Je crois qu’elle va pleurer. Je me demande bien ce qui lui arrive à elle aussi. Je ne dis rien. Les mots, je ne les ai pas. Les mots ne serviront à rien. Ce n’est pas de mots qu’elle a besoin, Khadija.

 

1981. Notre monde est si petit. La ville de Salé me paraît si immense. On a réussi. On est perdus. Khadija est satisfaite maintenant peut-être. C’est ce qu’elle cherchait. Ce sentiment que la vie et ses injustices peuvent s’arrêter le temps d’une promenade sans but : une errance qui vous soulage de vous-même et de tout ce qui pèse sur nous, sur une femme marocaine qui doit trouver toute seule un sens pour son existence. Une femme marocaine qui résiste encore avant qu’on ne le sacrifie complètement. Khadija marche. Il y a encore en elle des rêves de petites filles. Où les mettre maintenant, ces rêves idiots et précieux à la fois ? Comment apprendre à faire semblant ? Mais où vas-tu, Khadija ?

 

Toujours sur les marches de la Grande Mosquée, nous déjeunons : deux œufs durs et du pain.

Tu sens ? Tu entends, Abdellah ? Quoi, Khadija ? La mer. Les vagues. Le sel. Je me rappelle, je me rappelle. Suis-moi.

Nous passons à côté d’un mausolée bienveillant et d’un cimetière qui ne fait pas peur.

Il y a maintenant une porte monumentale : dans cette porte, il y a déjà le bleu, la mer bleue, les vagues, la joie, l’origine heureuse.

Nous pressons le pas. Nous courrons presque. C’est cela qu’elle cherchait, Khadija : la mer et son amour.

Nous enlevons nos chaussures, nous entrons dans l’eau, dans l’Océan. Dans l’amour.

Juste après, Khadija, tu es partie vivre ta vie ailleurs. Loin de nous. Loin de moi.

Mais je me souviens. Je n’ai rien oublié.

Merci. Merci.

J’ai appris de la patience de ma sœur.

Ta patience, Khadija.

Tout mon amour pour toi et pour toutes les femmes comme toi…

 

Ton frère Abdellah Taïa

 

 

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