Dans quel Monde on vit

Abdellah Taïa : " Ma chère nièce Samira, le Printemps Arabe a travaillé pour ta liberté "

Pour " En toutes lettres ! ", l’écrivain Abdellah Taïa s’adresse à l’une de ses nièces. Il lui explique pourquoi le Printemps Arabe, né il y a 10 ans, est un " incendie salutaire ". Au moment de la première étincelle, Samira n’avait que 8 ans. 

Ma chère Samira,

Tu es ma nièce. Tu vis au Maroc. Tu es encore jeune. 18 ans. Tu es maintenant capable d'entendre des vérités compliquées et politiques sur notre monde. Je peux te parler franchement, je peux même te faire la leçon, être un peu avec toi le professeur lourd qui répète inlassablement les mêmes informations. J'ai 47 ans, tu vois. C'est ma seule excuse. Et je dois te dire que ce que tu m'as dit en décembre dernier sur la révolution du Printemps Arabe m'a énormément peiné. Sur un ton très désinvolte, tu as dit: Quelle catastrophe, ce Printemps Arabe! C'est pas un Printemps, c'est un automne. C'est pas une révolution, c'est un ciel noir. Ce n'est pas de l'espoir, c'est un complot contre le Maroc et contre la stabilité de tous les pays arabes. Non, merci, nous n'avons pas besoin d'une nouvelle révolution.

Tes mots n'étaient pas tes mots. Ce n'était pas toi, Samira, qui parlais. Non. La propagande contre-révolutionnaire arabe avait visiblement trouvé en toi, et en ceux qui te ressemblent, un terrain idéal pour tuer le souvenir de ce Printemps, éteindre définitivement le feu incroyable de ce Printemps. Essayer de nous obliger à détourner les yeux. Falsifier notre rapport à la réalité et à l'Histoire arabes qui, pourtant, sont en train de changer. Nous pousser vers une vision fausse des choses, vers une réalité qui ne tient pas justement compte de la réalité.

Depuis fin 2010, les lignes bougent, les tabous explosent. Malgré un pouvoir toujours sourd, la parole libre est devenue la loi.

La propagande contre-révolutionnaire n'aime pas tout cela, évidemment. Ce monde arabe qui n'a soudain plus du tout peur et qui cherche encore à transformer les idées révolutionnaires en réalité.

Samira. Tes parents luttent pour vous faire vivre, tes frères et toi. Tu vois à quel point c'est très difficile pour eux. Tu constates chaque jour à quel point l'état les a abandonnés, eux et ceux qui sont comme eux. Les pauvres de plus en plus pauvres. Les pauvres meurent pas loin de chez toi, à Salé, Samira. Je le sais.

Et pourtant, dans tes mots sur le Printemps Arabe, il y avait la volonté assumée d'ignorer tout cela. Il y avait de l'arrogance. L'arrogance qui vient de l'ignorance? Non, je n'en suis pas sûr. Il y avait surtout de l'égocentrisme, de l'égoïsme chaque jour renforcé par la machine infernale et détraquée des réseaux sociaux.

Dans ta voix, Samira, il y avait un désir de fuite. Fuir où? Dis-moi. En Occident? Quand le Printemps Arabe a commencé en Tunisie, une ministre française a proposé au dictateur Ben Ali d'envoyer des policiers français pour l'aider à mater ces Arabes sauvages qui osent se rebeller contre leur bien aimé président despote. Tu n'avais que 8 ans alors, Samira.

Je te barbe. N'est-ce pas? Ce n'est pas grave.

Je dois te dire que le Printemps Arabe est l'événement le plus important dans l'Histoire des pays arabes depuis la fin de la colonisation. Plus qu'un événement, c'est un incendie salutaire. Nous avons enfin vu l'individu arabe qui se libère aussi bien des dictateurs que de l'influence du monde occidental qui a encore de nous des visions orientalistes et très souvent racistes.

Le Printemps Arabe a travaillé pour ta liberté, pour ton émancipation, Samira. Il est en toi, même si tu fais semblant de l'ignorer. Dix ans après, il est encore vivant, vivant, vivant, même si pour l'instant tu donnes l'impression d'être du côté de ceux qui veulent l'assassiner, l'effacer de nos mémoires et de nos cœurs.

Au Maroc comme dans tous les pays arabes, cette révolution est toujours en cours. Je te le dis, je te le redis avec amour et avec intransigeance. Ne l'oublie surtout pas. Les Arabes ne reviendront pas en arrière. Toi non plus, Samira.

Je t'embrasse fort,

Ton oncle Abdellah Taïa

 

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