Dans quel Monde on vit

Abdellah Taïa : "Cher homme inconnu du train, je sais que tu sais que je te regarde"

Abdellah Taïa : "Chers jeunes migrants : les frontières, évidemment, n'existent pas "
Abdellah Taïa : "Chers jeunes migrants : les frontières, évidemment, n'existent pas " - ©

Cher homme inconnu,

Il est 21H15. Le train Nantes-Paris est quasiment vide. Je suis assis dans le carré, seul, et dans la voiture il n'y a que trois autres voyageurs. Je lis "Il faut beaucoup aimer les hommes" de Marie Darrieussecq. Une actrice française qui a raté sa carrière en France tente sa chance à Hollywood. Elle tombe amoureuse d'un homme canadien noir. Elle est folle amoureuse de lui. Il est tard, très tard dans la nuit: elle l'attend, il lui a dit qu'il allait venir. Il tarde à arriver. Elle attend. Elle se souvient. Elle décrit l'homme, elle le raconte, elle analyse tout. C'est une première pour elle, un homme noir. Elle est très surprise. Elle est très sincère dans ses sentiments et elle ne veut pas être malgré elle raciste, dans les clichés, dans l'ignorance. Elle est amoureuse. De plus en plus.

Le train s'arrête à Angers. Il repart. Un homme monte. Toi. Homme inconnu qui va me fasciner immédiatement. Ta place est dans le même carré que moi. Tu dis Bonsoir, tu enlèves ton manteau, tu t'assieds. Le train repart. Je te regarde quelques secondes d'une manière libre et effrontée: tu es roux, tu as de très beaux cheveux roux, tu ne cesses de les toucher, de les arranger et de les réarranger. Tu es jeune. 30 ans peut-être. Tu poses sur la table deux téléphones portables, tu mets des oreillettes dans tes oreilles, tu te mets à écouter de la musique. Je reconnais la chanson: "C'est bon pour le moral" de la Compagnie Créole. Tu es de bonne humeur. Et ta présence est très chaleureuse, simple et chaleureuse. Tu t'agites. Et, au bout de quelques minutes, je comprends que tu es ce qu'on appelle un hyper actif. Tu bouges, tout le temps. Tout au fond de toi, tu es dans un rythme autre que le mien, une autre vitesse. Et je suis attiré. Je veux voir comment tu es, ce que tu vas faire, juste comme ça, assis, tranquille et pas vraiment tranquille. Je me dis que la chanson que tu écoutes est là pour t'aider d'une façon ou d'une autre. Tu ne danses pas mais en fait si, tu danses. Tu danses pour moi. Et dans le TGV qui file à toute vitesse dans la nuit noire, je laisse de côté l'héroïne du roman de Marie Darrieussecq et je me concentre sur toi. Toi: tout un spectacle. Je suis fasciné. Sans trop me déclarer, je suis en train de t'épier, de presque tomber amoureux de toi. L'amour qui dure le temps d'un trajet. Un homme inconnu entre dans votre champ visuel, votre vie, ma vie, votre cœur, mon cœur et pendant deux heures à peu près, il n'y a que lui. On s'accroche. Je m'accroche à toi. Je ne te parle pas. Tout ce que tu fais est simple, ordinaire et pourtant cela me captive.

Tu sors ton ordinateur, tu l'allumes, tu te mets à regarder une série. Laquelle? Et tu continues à être sans gêne ce que tu es depuis le départ.Très très actif. Tes mains se baladent partout sur ton corps, tout le temps. Cheveux, lèvres, nez, épaules, genoux. Toutes les trente secondes, tu vérifies tes deux portables. Tu souris. Tu t'étires. Tu grattes tes testicules. Tu arrêtes la série. Tu écoutes de nouveau la Compagnie Créole mais je n'arrive pas à savoir quelle chanson.

Tu as l'air heureux. Tu as passé un bon weekend chez tes parents du côté d'Angers, tu as bien mangé, tu as bien dormi, tu as régressé sans culpabiliser durant deux jours. Et te voilà sur le chemin de Paris. Piégé par mon regard qui se veut innocent. Je sais que tu sais que je te regarde. Tu te laisses faire. Tu n'es pas du tout gêné. Bien au contraire. Entre nous deux, c'est un peu magique. Il ne se passe rien d'autre. On ne se parlera pas. Et c'est déjà plus que suffisant.

Soudain, tu éternues. Tu te mets tes mains sur ton visage et tu éternues. Tu me regardes pour la première fois, tu me souris franc et légèrement timide et tu dis: Coronavirus. Cela nous fait rire. C'est drôle. Inattendu et drôle. Tu éternues une deuxième fois, dans le creux de ton bras. Et tu dis: Je suis fini, on va m'exiler. Et tu ris. Et moi aussi je ris, bien sûr.

Tu remets "C'est bon pour le moral". Tu augmentes le son. C'est pour moi. Je le sais.

Dans mon cœur, je te dis Merci. Et j'ai envie de respirer dans tes cheveux et de t'embrasser. Le train arrive à Paris dans quarante minutes. J'ai encore du temps.

J'ai encore de l'espoir.

 

Salam… Salam…

 

Abdellah Taïa

 

Abdellah Taïa est écrivain. Il se prête à l’exercice d' "En toutes lettres !", la nouvelle séquence phare de "Dans quel monde on vit" sur La Première. Son dernier livre La vie lente " est paru aux éditions du Seuil.

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