Dans quel Monde on vit

Abdellah Taïa à une femme africaine du Lavomatique de Belleville: "Chère Madame, ta résistance remplit ma solitude confirmée"

Abdellah Taïa à une femme africaine du Lavomatique de Belleville: "Chère Madame, ta résistance remplit ma solitude confirmée"
Abdellah Taïa à une femme africaine du Lavomatique de Belleville: "Chère Madame, ta résistance remplit ma solitude confirmée" - © Abderrahim Annag

L’écrivain Abdellah Taïa partage cette semaine avec nous une récente  rencontre marquante dans un quartier parisien. C’est dans "En toutes lettres !", le désormais incontournable rendez-vous de "Dans quel Monde on vit" sur La Première.

 

Chère Madame,

Il est 10h00 du matin. Dans ce lavomatique de Belleville, il n'y a que toi et moi. J'étais là bien avant toi et j'ai assisté à ton arrivée. J'ai failli pleurer en te découvrant.

Un masque jaune confectionné avec les moyens du bord au visage, une femme africaine grande, d'une soixantaine d'années, habillée d'une robe traditionnelle. Elle traîne derrière elle deux énormes valises. Comme moi, elle n'a pas de machine à laver chez elle.

Tu entres, tu es essoufflée mais ce n'est pas le moment de paniquer. Bonjour à toi, mon fils. Bonjour à toi, Madame. Tu ouvres les valises : les vêtements de toutes les tailles, les couvertures de toutes les couleurs et les draps blancs s'étalent partout. Tu remplis quatre grandes machines. Tu fermes. Tu mets l'argent. Tout se met à marcher. Sauf une. Malheur. Malheur. Que faire maintenant ?

La machine ne veut vraiment pas tourner. Tu n'as pas pris ton portable avec toi. J'appelle avec le mien le numéro d'urgence affiché dans le lavomatique. Réponse : numéro non attribué. Recommence, mon fils. Recommence. Je rappelle. Même réponse : numéro non attribué.

 

Tu me regardes. Dois-je composer le numéro une troisième fois ?

 

On attend, qui sait, les miracles existent. Tu dis : Comment t'appelles-tu ? Qu'est-ce que tu fais à Belleville ?

J'hésite. Je voudrais te répondre : Je suis Abdellah, je suis Marocain et je suis gay. Rien d'autre. Juste la vérité, nue. Ma vérité à côté de toi pour remplir toutes les distances et détruire tous les masques blancs qu'on nous impose, depuis longtemps déjà. Dire cela et ajouter : J'ai peur en France, comme au tout début, quand je suis arrivé dans ce pays les poches vides et le cœur inconscient. Maintenant, je vois tout.

Rien ne se passe. On se regarde. Tu baisses ton masque jaune. Je vois ton visage. On dirait ma mère. Tu souris plus grand. Je ne sais pas comment tu fais. Je baisse mon masque.

Les deux caméras du lavomatique enregistrent ce petit instant, cette rencontre, cette révélation. Le monde, Paris et leurs cruautés ont cessé d'exister. Il n'y a que toi et moi.

Soudain, ça tourne, ça tourne, la dernière machine tourne. D'elle-même. Il faut crier de joie. Tu n'as pas le temps. Trop de choses à faire. Tu remets le masque. Ta main me dit aurevoir. Tu n'es plus là.

Je suis seul. Je m'approche de la quatrième machine et je me mets à tourner avec elle.

Là-bas, dans la cruauté du pays d'origine, comme ici, dans la France tellement indifférente au sort qu'on réserve aux émigrés, cette femme a dû faire toutes les guerres pour paraître si forte aujourd'hui. Toutes les guerres. De la vie. Et de l'amour, aussi. "Je l'aime à mourir".  Les paroles de la chanson de Francis Cabrel arrivent d'un coup en moi pour te décrire, chère Madame, et te porter. Te chanter. Derrière ton masque et ta lassitude extrême, je vois que tu es au-delà de toutes les guerres. Tu n'as pas le choix.

On ne tombera pas ici, chez eux. Et toi non plus, mon fils.

Merci, chère Madame. Pour ton sourire. Ta force. Ton courage. Ton souvenir et ta résistance remplissent ma solitude confirmée et mes nuits peuplées de fantômes muets.

Salam tendre à toi et à ta famille…

Abdellah Taïa

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