Bientôt à Table !

Nagori, ou la nostalgie de la saison qui vient de nous quitter

Le concept est japonais et ne connaît pas d’équivalent chez les Occidentaux : le nagori. Une certaine idée du temps qui passe et une nostalgie des saisons s’égrainant inexorablement. Nagori, c’est l’histoire du temps des tomates de l’été laissant la place aux généreux et voluptueux choux de l’hiver, qui s’éclipsent ensuite pour voir poindre les pousses d’asperges. Une histoire d’émotions, de ressenti, et d’un regard différent sur nos assiettes. Explications avec la poétesse écrivaine Ryoko Sekiguchi, dans Bientôt à table.

Le peuple japonais entretient une relation au temps très particulière. Ryoko Sekiguchi l’évoque dans son livre Nagori, la nostalgie de la saison qui s’en va. Nagori, c’est la fin d’une saison, lorsqu’on éprouve une petite nostalgie de la saison qu’on est en train de quitter, à l’idée de lui dire adieu, explique-t-elle. Cela peut concerner le paysage - une fin de vacances, lorsqu’on dit au revoir à la mer -, ou encore les fruits, les légumes, les poissons de saison.

C’est la nostalgie de la séparation et surtout de la saison qui vient de nous quitter. Le goût de nagori annonce déjà le départ imminent du fruit, par exemple de la belle tomate gorgée de sucre en été, jusqu’aux retrouvailles l’année suivante, si on est encore en vie.

En réalité, il n’y a pas que les Japonais qui éprouvent le nagori. Nous connaissons tous ce sentiment. Ils ont juste la chance d’avoir ce mot pour le dire.

Nagori n’est cependant pas une nostalgie triste, on dit au revoir, mais jusqu’à l’année prochaine seulement ! Comme la dernière tarte aux figues, on est un peu triste, mais en même temps, il y a d’autres délices qui arrivent. On est toujours entre les séparations et les rencontres, on n’est jamais dans une seule saison, on est toujours dans deux saisons.


Prendre conscience de ce que l’on mange

Le goût de Nagori, qui annonce un départ pour des retrouvailles l’année suivante, donnerait plus de corps, plus de fond, plus de force à cet acte de manger qui paraît si anodin.

Ryoko Sekiguchi trouve triste qu’aujourd’hui on mange sans ressentir ce que l’on est en train de manger, sans être trois fois par jour émerveillé par les choses qui nous nourrissent, qui nous font vivre et qui font partie ensuite de notre corps.

Nagori ne concerne pas que les légumes et les fruits de saison, mais aussi les plats qui sont liés aux saisons, comme la raclette. "Les fromages n’ont pas le même goût, la même profondeur selon les saisons et puis, on ne projette pas les mêmes sensations, les mêmes sentiments."


Être sensible aux saisons

La notion de nagori est très complexe, car elle diffère très fort selon l’endroit où l’on se trouve, selon le climat et bien d’autres facteurs encore. Sans compter qu’on connaît très peu de choses sur les saisons. On colle seulement une image sur un fruit ou un légume alors que le goût et la profondeur sont différents selon les âges. Les fruits et légumes européens sont pour nous bien associés aux saisons, alors que les bananes et les kiwis, on les connaît moins, ils nous sont 'étrangers', on les associe moins avec les saisons et on en mange toute l’année.

Les Nippons sont très sensibles aux saisons : c’est un concept très présent dans la poésie, on l’érige même en dispositif littéraire, en principe esthétique. La cérémonie des cerisiers en fleurs, au printemps, est un véritable événement national. Les Japonais ont un vocabulaire pour chaque moment de la saison, ils prennent chaque saison comme la vie d’une personne, ils rendent la saison plus organique, plus sensible, plus proche de nous, souligne Ryoko Sekiguchi.

Les 4 saisons introduisent dans notre vie l’idée de cycle qui se répète. Pourtant le temps de notre vie progresse, lui, selon une linéarité à sens unique, vers une dégénérescence irréversible. Cette temporalité interne, inhérente à notre corps, renforce encore notre aspiration aux saisons, au renouveau, à la renaissance.

Or, paradoxalement, nous cherchons sans cesse à échapper ou à déjouer les temporalités qui nous sont imposées, par des produits totalement désaisonnalisés, industriels. C’est une façon de se rassurer en trouvant quelque chose qui ne change pas, qui dure, comme l’alimentation industrielle. Ou encore les conserves, les bocaux… La conserve nous rappelle que la saison du frais est un autre moment et nous permet de garder avec nous une autre saison, de cohabiter avec elle. Ouvrir en hiver un bocal de conserve fait maison est un moment de bonheur, un moment de soleil et d’été, rappelle Ryoko Sekiguchi. Le temps qui passe peut parfois bonifier les choses !

Les hommes savent vivre cette intensité de temps tout en étant dans plusieurs couches de temps. Etre dans la nostalgie, ce n’est pas être plongé dans le passé, c'est plutôt faire revenir aussi l’intensité d’une autre saison vers nous, au présent.
 

Nagori, la nostalgie de la saison qui s’en va est publié chez P.O.L.
Ecoutez Ryoko Sekiguchi ici, dans Bientôt à table

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