Y a-t-il encore moyen d'exercer librement le métier de journaliste au Mexique ?

Y a-t-il encore moyen d’exercer librement le métier de journaliste au Mexique ?
Y a-t-il encore moyen d’exercer librement le métier de journaliste au Mexique ? - © ALFREDO ESTRELLA - AFP

Y a-t-il encore moyen d’exercer librement le métier de journaliste au Mexique ? L’extrême violence qui touche les travailleurs du monde de la presse pousse à répondre "NON"... Trois journalistes ont été assassinés au mois de mars... En tout, 123 journalistes ont été tués au Mexique depuis 2000. Ces crimes sont souvent liés à l’implantation des cartels dans certaines régions : les journalistes qui s’aventurent à enquêter sur la violence et la corruption peuvent être pris pour cible. Et ce matin, DANS LE PLUS DE MATIN PREMIERE, on fait le point depuis Mexico avec notre correspondante, Emmanuelle Steels.

A propos de cette offensive meurtrière, les médias mexicains disent que lorsqu’on attaque les journalistes, c’est le droit de la société mexicaine à être informée qu’on attaque. Et il ne s’agit pas seulement d’assassinats, mais aussi d’agressions, environ un journaliste est agressé chaque jour au Mexique. Il y a aussi eu des attentats contre les rédactions, la plupart l’oeuvre de cartels du narcotrafic. L’autre versant du problème, c’est l’impunité pratiquement absolue des assassinats de journalistes puisque la plupart de ces crimes ne sont jamais élucidés. La situation est particulièrement alarmante dans l’Etat de Veracruz, une région où vingt journalistes ont été abattus ces six dernières années, le dernier c’était il y a deux semaines.

Pourquoi tant de journalistes sont assassinés au Veracruz ? Cela tient en un mot, ou deux peut-être : impunité et corruption. Car on constate qu’il n’y a aucune volonté politique pour faire toute la lumière sur ces assassinats. Qui commandite ces crimes? Que publiaient ces journalistes? Quels intérêts ont-ils affectés? A partir du moment où il n’y a pas d’enquête sur ces crimes emblématiques, n’importe quel agresseur, qu'il provienne d'un cartel ou de la police, se dit qu’il est facile de tuer un journaliste. Il y a une loi non écrite qui dit que les assassinats de journalistes ne seront pas résolus. Avec cette impunité et cette corruption, le nombre de crimes peut continuer d’augmenter considérablement.

 

Les journalistes visés sont justement ceux qui enquêtent sur la corruption et sur les activités des cartels

C’est d’ailleurs dans les régions où il existe une plus grande emprise des cartels, que davantage de journalistes sont assassinés : c’est par exemple le cas de Veracruz, Michoacán et Chihuahua. C’est d’ailleurs dans cet État du nord, plus précisément à Ciudad Juarez que la journaliste Miroslava Breach a été assassinée il y a quelques jours, une journaliste qui enquêtait sur la façon dont les cartels ont chassé des centaines d’habitants de la région. La corruption des autorités c’est aussi un thème qui était traité par les journalistes assassinés. Ce qui explique les réticences des autorités elles-mêmes à enquêter sur les meurtres. On voit même souvent les autorités tenter minimiser la gravité de ces crimes.

Les autorités minimisent les assassinats de journalistes. C’est une façon de masquer leur propre corruption, leur inefficacité. Parfois, elles commencent même à salir l’image d’un journaliste de son vivant. C’est une campagne systématique. A chaque fois qu’un journaliste est assassiné, au lieu d’essayer de découvrir qui l’a tué et pourquoi, ils commencent par enquêter sur la victime, ils cherchent ce qu’ils vont pouvoir lui mettre sur le dos, et s’ils ne trouvent rien, ils essayent d’inventer quelque chose pour minimiser le crime…

 

Le journal de Ciudad Juarez annonçait, hier, qu’il cessait ses activités pour des raisons de sécurité

C’est le mot ADIÓS, adieu, en gros caractères, qui barrait toute la première page du journal El Norte hier, le quotidien pour lequel travaillait Miroslava Breach. Il ne sera plus imprimé parce que les conditions de sécurité ne sont pas réunies pour exercer librement le journalisme à Ciudad Juarez. “Je ne veux plus voir un seul de mes journalistes payer de sa vie” pour réaliser son travail, c’est ce qu’écrivait le propriétaire du journal dans son éditorial d’adieu. On se souvient à Ciudad Juarez d’un autre journal, le Diario de Juarez, qui avait publié il y a quelques années un éditorial-choc, en implorant les cartels d’accorder une trêve au journal, juste après les meurtres de deux journalistes. Un aveu d’impuissance, et une menace à la presse libre, qui risque de disparaître si les attaques envers les journalistes se poursuivent.

 

Emmanuelle STEELS, correspondante RTBF au Mexique

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