Vieillir selon Pascal Bruckner : "Il faut continuer à prévoir, à projeter, ne pas dételer"

Quelle sagesse pour la vieillesse ?
Quelle sagesse pour la vieillesse ? - © Pixabay

Depuis 1950, l’espérance de vie a augmenté de 20 à 30 ans. Que faire pour bien vivre ces années supplémentaires ? Quelle sagesse pour la vieillesse ? Le philosophe Pascal Bruckner répond à ces questions dans Une brève éternité. Philosophie de la longévité (Grasset).

"La vie continue est peut-être le secret d’une longévité heureuse. Il faut commencer par s’obstiner, ne pas ralentir, ne pas céder, faire comme si on allait durer des décennies, continuer à prévoir, à projeter."


La durée de vie augmentée

Nous avons un âge civil, mais nous ne coïncidons pas nécessairement avec cet âge. Il y a l’âge spirituel et il y a l’âge physique. Ce qui peut ne pas vieillir, c’est une certaine disposition psychique à réfléchir, à s’interroger, observe Pascal Bruckner. À condition de ne pas être limité par la maladie, on peut continuer à envisager une vie active et une vie réfléchie jusqu’à son dernier jour.

Nous vivons une double dimension temporelle : le carpe diem, le plaisir de l’instant, et la projection dans un futur, même proche. Le moteur de la vie, c’est de ne pas dételer, de ne pas céder au renoncement. Chaque moment de la vie est un pari, même à 20 ans.
 

Que faire de ces années supplémentaires de vie ?

"Il serait bon de penser à remettre les retraités au travail, sur une base de volontariat", dit Pascal Bruckner. Il nous donne trois raisons :

  • Pour éviter une lutte entre générations. Les jeunes générations ne vont pas accepter avec le sourire que leurs parents, grands-parents se prélassent jusqu’à 100 ans, pendant qu’ils seront astreints à un travail contraignant.
  • Économiquement, on ne peut pas payer les longues retraites. Pour ceux qui sont usés par leur métier, la retraite s’impose bien sûr. Mais pour ceux qui ont encore l’énergie de travailler, surtout dans le secteur tertiaire, ou pour ceux qui souhaitent s’orienter vers une autre activité, le travail est la solution.
  • Psychologiquement, se retrouver seul chez soi, après une vie laborieuse et sociale autour d’un projet commun, ne va peut-être qu’accélérer la vieillesse. Beaucoup ont encore envie d’être utiles à la société, d’être engagés dans des activités diverses, plutôt que de se sentir périmés.

Il ne faut pas non plus vivre dans l’idée qu’à 60 ans, on va enfin commencer à vivre. "Si on se dit que la vraie vie c’est demain, alors on rate de merveilleux aujourd’hui".

Tout le monde n’est hélas pas égal face à cet été indien. Statistiquement, les plus pauvres risquent de mourir 13 ans plus jeunes. Les mauvaises conditions sociales et salariales raccourcissent la vie.

Il faut aussi compter avec l’inégalité génétique.
 

"La répétition invente"

Nous n’aimons pas les redites, nous vivons dans le mythe adolescent de l’originalité, nous refusons la routine. Pourtant, la routine n’est pas forcément négative. Les rituels et les habitudes sont aussi le socle psychologique et physiologique qui nous permet de tenir à travers le temps. Après une maladie, le retour à la norme est d’ailleurs vécu comme un miracle.

"La répétition invente", dit Pascal Bruckner. Il veut dire par là que, dans cette répétition des mêmes choses, il y a bien sûr une routine lassante, un ressassement, mais il y a aussi des moments où, à l’intérieur de la monotonie, on rencontre une petite bifurcation, un petit quelque chose d’inattendu, une divergence minuscule, source d’étonnement ou de jouissance.

Nous avons tous vécu des moments de notre vie où nous étions comme des automates sans étincelle. Nous nous en sortons par un sursaut intérieur qui nous fait changer les choses. La vie est un combat permanent entre la ferveur et la fatigue.

La fatigue est plus forte quand on vieillit, avec le poids du passé. Beaucoup vivent dans la nostalgie. Mais on peut aussi voir le passé comme un réservoir de possibles non assouvis ou d’ambitions non accomplies, qu’il s’agisse d’apprentissages, de voyages, de relations…
 

50 ans, un âge charnière

  • 50 ans, c’est l’âge auquel se réfèrent les entreprises et les sociétés qui s’occupent des seniors : retraite, funérailles, magazines….
  • 50 ans, c’est l’âge où vos enfants commencent à avoir un peu plus de considération pour vous.
  • 50 ans, c’est le milieu de la vie, la moitié du chemin.
  • 50 ans, c’est l’âge où on commence à réfléchir à ses choix passés, à ses options futures. C’est le moment ou jamais.
  • 50 ans, c’est l’âge où l’on sait que certaines pathologies commencent à nous menacer.

Par la force des choses, on devient donc malgré soi philosophe, on devient le penseur des années qui nous restent à vivre. On met un demi-siècle à se trouver. A partir de 50 ans, on se connaît mieux, on sait ce qu’il nous est encore permis d’espérer, on a un regard plus serein sur soi-même.

Le soi, on en fait vite le tour. Ce qui est intéressant, c’est ce qu’on n’est pas, ce que les autres vous révéleront de vous-mêmes, le dévoilement que vous apportera l’expérience, les découvertes peut-être éblouissantes que l’on peut encore faire dans cette existence, la part de richesses que le monde et l’expérience vont vous apporter.


L’amour à 60 ans

On aime à 60 ans comme à 20. Ce qui change, c’est la perception que l’on a des autres et qu’ils ont de nous. Le désir ne meurt pas. Mais en réalité, le regard des autres est très différent. On ne peut pas avoir les mêmes prétentions qu’à 20 ans, on ne peut pas se conduire comme avant.

Dans le désir, il n’y a pas que l’aspect sexuel ou érotique, il y a surtout cet appétit de vivre global, qui peut nous pousser vers une personne ou vers un corps, mais c’est aussi l’appétit de partager avec cette personne des goûts ou des passions.


L’envie d’éternité

C’est la brièveté de notre existence qui en fait son prix et sa saveur. L’éternité est ici-bas. Le paradis promis par les grands monothéismes est ici-bas, dans les choses les plus quotidiennes. Il nous appartient à chacun de faire sur terre notre paradis, notre enfer ou notre purgatoire.

La vie est un cadeau. Rien ne nous est dû. Chaque jour, nous devrions dire merci à Dieu, à la Providence, à la vie, selon nos convictions. La chance que nous avons, nous devons en faire profiter d’autres et ne pas rester dans nos propres préoccupations. À un certain moment, il faut restituer aux autres ce qu’on nous a donné, conseille Pascal Bruckner.

Écoutez-le dans Et Dieu dans tout ça. Il évoque aussi sa réticence envers le combat de Greta Thunberg.

 

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