Véronique Bergen : "On doit aux anarchistes la plupart des conquêtes des droits sociaux"

Véronique Bergen et Winshluss signent la BD L'Anarchie, parue aux éditions du  Lombard
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Véronique Bergen et Winshluss signent la BD L'Anarchie, parue aux éditions du  Lombard - © Editions du Lombard

Des théoriciens de l’anarchisme aux événements majeurs de l’Histoire (révolution mexicaine, révolution russe, guerre d’Espagne…), les grandes idées et les conquêtes de l’esprit libertaire sont convoquées par Véronique Bergen, dans une BD intitulée L’Anarchie, parue aux Éditions du Lombard. Mouvement occulté et méconnu, l’anarchie connaît un regain d’intérêt dans notre monde contemporain en crise.

Entre les théoriciens et les acteurs des principales révolutions, il existe une mosaïque de pensées anarchistes. Le roman graphique L’Anarchie retrace l’histoire de l’anarchie et de l’anarchisme, illustrée par le dessin mordant et génial de Winschluss.

Ni dieu, ni maître

C’est la ligne de pensée et d’action de l’anarchisme, c’est aussi le titre du journal qu’a fondé Louis-Auguste Blanqui au 19e siècle. Il n’était pas à proprement parler un anarchiste, mais plutôt un révolutionnaire de gauche, un républicain convaincu. Il refusait les principes d’autorité, considérés comme illégitimes à partir du moment où ils détruisent le bonheur et l’émancipation individuelle.

"Dans cette devise, on peut englober toutes les tendances de l’anarchie, de l’anarcho-syndicalisme à l’anarcho-féminisme ou à l’anarchisme écologique… Cette mosaïque est vertébrée par quelques clauses fondatrices, dont le refus de l’autorité illégitime, le refus de la voie des urnes, au profit d’une démocratie directe et d’un spontanéisme révolutionnaire insurrectionnel", explique Véronique Bergen.


Deux types d’anarchisme

* Les anarchistes individualistes : avec notamment la figure de Max Stirner. Il est l’auteur du livre L’Unique et sa propriété. Il part de Hegel, l’un des fondateurs de l’idéalisme allemand, et le renverse. Il défend la particularité et la singularité du moi et conteste tout ce qui le brime : l’Etat, la religion, la patrie, la famille.
Cette tendance est restée très minoritaire.

* L’anarchisme social : L’anarchisme naît au 19e siècle, en réaction à la formation des Etats-Nations et surtout du capitalisme lié à l’industrialisation. Il se constitue en mouvement social et historique, avec ses théoriciens et ses militants, et celui qui est considéré comme le père de l’anarchisme : Pierre-Joseph Proudhon. En amont, toutefois, de nombreux penseurs ont déjà prôné une société sans Etat : Rabelais, David Thoreau, les sociétés archaïques…
 

Les symboles de l’anarchie

  • le drapeau noir, dont les origines sont un peu floues.
    Il a soit été utilisé pour la première fois lors de la révolution des canuts à Lyon vers 1830,
    soit par Louise Michel, la Vierge rouge,
    qui aurait arboré un tissu noir lors d’une révolution vers 1880.
  • le A cerclé serait apparu dans les années 1960-1964 à Paris,
    avant de se répandre à Milan et de représenter pour tous le signe du ralliement à l’anarchie.

Pierre-Joseph Proudhon, le père de l’anarchisme

Pierre-Joseph Proudhon peut être considéré comme le père de l’anarchisme parce qu’il est le premier à avoir donné une valorisation positive à un terme totalement péjoratif. Il est contre la violence, une question qui divisera fortement les anarchistes. Il est le premier à se revendiquer comme anarchiste en tant que personne politique.

"La valence négative, le côté destructeur disparaît au profit d’une théorie et d’une action qui visent une société parallèle. Ce programme est mû par une volonté d’émancipation pour et par le peuple, sans passer par l’Etat".

Proudhon affirme que l’homme, pour s’émanciper au niveau collectif et au niveau individuel, doit se libérer de 3 instances considérées comme liberticides : l’Etat, le capital et la religion. Ce sont les 3 opiums du peuple.

Avec sa formule "La propriété, c’est le vol", il passe pour un partisan de l’abolition totale de la propriété. Mais il s’agit uniquement de la stigmatisation de la propriété quand elle est le reflet d’une exploitation capitaliste ; il défend la possession, la propriété fruit du travail.

Mikhaïl Bakounine

Mikhaïl Bakounine est un anarchiste reconnu, issu de la petite noblesse russe. Il est connu pour sa formule : "Si Dieu existait, il faudrait l’abolir".

On peut voir en lui la fusion de la théorie de l’action. C’est lui qui théorise un anarchisme athée, très virulent contre la religion. Il sera de toutes les révolutions. Il s’opposera à Marx sur la vision de la révolution, de l’émancipation dans l’histoire, provoquant une scission de l’Internationale des Travailleurs. Deux visions antagonistes de l’histoire se dessinent : la vision centralisatrice de Marx et la vision spontanéiste, anti-autoritaire de Bakounine.

Vient ensuite Pierre Kropotkine, qui développera une pensée de l’entraide sociale, puis une pléthore de penseurs anarchistes dont Emma Goldman, Errico Malatesta, Elisée Reclus,… qui ne feront qu’aménager les bases de l’anarchisme, sans être pour autant des figures novatrices.

L’anarchie de la Commune

Pendant la Commune à Paris, en 1871, une véritable société alternative se met en place, avec des expériences d’autogestion, la réquisition de logements vacants, le mutualisme, le fédéralisme sans hiérarchie. La répression ne tarde pas : 20 000 communards sont massacrés, la révolutionnaire Louise Michel est déportée,…  

En réaction, on bascule dans l’anarchie violente. C’est 'la propagande par le fait', entre autres avec Ravachol.

 


L’anarchie au 20e siècle

Durant la Première Guerre Mondiale, une polémique se développe entre les anarchistes sur la question de l’entrée en guerre, sur le recours ou non à la violence… Par la suite, les anarchistes se trouveront pris en étau entre des forces qui leur sont hostiles : le capitalisme, la montée du fascisme et le communisme.

Ils rejettent la propagande par le fait et cherchent à se réconcilier avec le peuple, en créant l’anarcho-syndicalisme. Ils acquièrent une énorme puissance à travers les organisations syndicales en France, en Espagne, en Argentine. On leur doit la plupart des conquêtes dans les droits sociaux : la bataille pour la journée de 8 heures, pour les 36 heures, l’action directe comme le boycott, le sabotage, la grève…

"Tous les apports anarchistes, au niveau des théories, des idées, des actions lors de la révolution russe, mexicaine, de la guerre civile d’Espagne… ont été totalement occultés", considère Véronique Bergen. Ils sont complètement minorés, d’une part parce que la contre-révolution a triomphé et que l’histoire est écrite par les vainqueurs. D’autre part, parce qu’un des ennemis de l’anarchisme était le communisme qui voulait son annihilation.

Aujourd’hui, de nombreux mouvements utilisent des stratégies qui relèvent du champ anarchiste : les Black Blocs, les Gilets jaunes, Occupy Wall Street…

Retrouvez ici Véronique Bergen dans Un Jour dans l’Histoire.

À lire pour plus d’infos : Gaetano Manfredonia : Histoire mondiale de l’anarchie, ou le théoricien Daniel Guérin.

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