Une immersion dans les métiers de la nuit

Boulanger, DJ, éducateur de nuit, 3 témoignages sur les métiers de la nuit
Boulanger, DJ, éducateur de nuit, 3 témoignages sur les métiers de la nuit - © Pixabay

Certains métiers sont en première ligne en ce moment : le personnel soignant dans son ensemble, bien sûr, mais aussi tous ceux qui travaillent dans la chaîne alimentaire. Ces métiers sont souvent cruciaux. Rencontre avec trois travailleurs de la nuit.


Boulanger

Pour le boulanger, le travail de la nuit commence entre 21.30 et 22.00 en semaine, et le week-end, à partir de 19.30, parce qu’il faut faire les préparations en pâtisserie, pour avoir un stock prêt pour toute la semaine.

"Ce qui est le plus dur dans ce métier, ce sont les horaires. Puis, c’est la reconnaissance par la population du travail accompli. La plupart en est bien consciente, mais certains clients ne se rendent pas compte de la difficulté de ce métier, ils croient qu’on a tout, tout le temps : de la tarte aux fraises du 1er janvier au 31 décembre, des baguettes sorties du four à toute heure du jour. Mais il faut quantifier et s’en tenir là. Le monde de la grande distribution a masqué les réalités du métier."

Toutefois, il estime que les grandes surfaces, qui proposent du pain à toute heure, avec de la pâte qui vient souvent des pays de l’Est, ne lui font pas vraiment de tort. "Les boulangers font autre chose, d’une autre qualité, ils essaient toujours de repousser les limites, donc cela ne me fait pas peur."


Et la vie sociale ? Le boulanger dort entre 5 heures et 5 heures trente par jour, en fin de journée, avant de commencer le travail, qui n’arrête pas jusqu’à 13.30 - 14.00. La vie de famille est forcément mise de côté, même si le travail se fait au domicile.

"La vie sociale est limitée, on n’a pas beaucoup de temps à consacrer aux amis, on ne les voit pas souvent, donc on les compte sur les doigts d’une main. On a notre entourage proche et 2, 3 personnes qu’on connaissait, qui sont restés des amis fidèles et viennent à la boulangerie pour nous voir."

Il y a encore quelques jeunes qui veulent faire ce métier, mais pour cela, il faut être passionné, sinon il ne faudra pas longtemps avant que cela craque, dit-il.

Pour Thomas, son fils, boulanger comme lui, le plaisir de ce métier réside dans le fait de voir les gens satisfaits d’avoir de bons produits et dans le fait de pouvoir travailler de ses mains.

"Je sais utiliser mes mains et je pense les utiliser correctement. Le plaisir de toucher la pâte, des pâtes différentes, plus douces, un peu plus sèches, c’est vraiment agréable."

Cela ne le dérange pas de travailler la nuit. "J’ai commencé il y a dix ans avec mon papa, je ne sortais pas les week-ends, ma copine sortait sans moi, avec ses copines. On est confiant l’un sur l’autre, donc il n’y a pas de souci à ce niveau-là. C’est un peu en décalé mais ce n’est pas plus mal."

C’est un métier où on ne sait pas ne pas passer la nuit, ajoute-t-il. Commencer au-delà de 3 heures du matin, pour avoir quelque chose en magasin à partir de 7 heures, ce n’est pas possible.


Disc jockey

Beba Storm est DJ résident au Duke’s club, il est là tous les samedis et met en avant la vibes afro en Belgique. Aujourd’hui, il est appelé un peu partout, en Europe, à Londres, à Marbella, ou en Afrique, à Kinshasa, en Guadeloupe, en Martinique. Au départ, il était programmateur musical sur des chaînes de radio.

"J’ai toujours aimé la nuit, en fait, et à un moment, je me suis dit que j’allais devenir DJ. Cela fait bientôt 10 ans que je tourne dans les clubs. Je travaille tous les soirs dans les clubs, à partir du mardi jusqu’au samedi, parfois cela peut aller jusqu’au dimanche. Je travaille jusqu’à 6.00 du matin, parfois 7 ou 8.00. C’est pas facile tous les jours, mais c’est la vie que j’ai choisi de mener.

Ce qui me plaît, c’est que je n’ai pas d’embouteillages pour aller au travail. Mais c’est surtout les paillettes, l’ambiance, la vibes. Les gens sont peut-être un peu plus relax la nuit. C’est un tout, mais c’est clair que comme ça, à l’heure actuelle, ma vie me plaît. C’est le sourire des gens qui me fait plaisir quand je performe et qu’ils disent : c’est un bon DJ et on s’amuse bien avec lui."
 

Et la vie de famille ? Beba Storm a deux enfants en bas âge. Il dépose l’un d’eux à l’école en revenant du travail. Il essaie de profiter au maximum de ses enfants, de les accompagner, aux dépens de son sommeil.

C’est parfois compliqué de raccrocher avec le monde du jour, d’autant que sa femme travaille en journée, ils se croisent, "ce qui évite parfois des disputes". Il doit la rassurer sur le métier qu’il fait, car il est important que le partenaire accepte ce travail de nuit. "On essaie de trouver un équilibre comme ça, il y a la confiance et le fait que j’essaie de l’aider."


Educateur de nuit

En Brabant Wallon, Notre Village accueille en résidence 220 personnes en situation de handicap, léger ou sévère. De jour comme de nuit, les résidents sont encadrés par des éducateurs.

Les résidents sont parfois contraints de vivre là parce qu’ils n’ont plus d’autres possibilités : les parents ont vieilli et ne peuvent plus assumer leur enfant. Certains ont des difficultés familiales, d’autres ont des profils plus compliqués, avec des troubles du comportement, explique Matthieu, qui dirige l’équipe de nuit.

"La nuit, on s’occupe un peu de tout le monde. Forcément, plus le profil est complexe et plus on est amené à intervenir. Dans le projet qui accueille des personnes avec autisme, on a des personnes qui dorment très peu, qui décompensent la nuit. On se retrouve dans des situations parfois compliquées, parce que ces personnes peuvent crier, frapper. C’est un public particulier qui demande une formation particulière, une attache particulière. Les travailleurs qui sont là presque 24h sur 24 doivent avoir les nerfs solides et une passion pour ce travail."

Matthieu exerce ce métier depuis 17 ans. Ce métier lui plaît, il aime le contexte de travail. La nuit, les projets sont plus calmes, le rapport avec les bénéficiaires est plus singulier, le travail est très varié. Il y a des temps plus creux où on a l’occasion de lire quelques pages.

Pour tenir en nuit, il faut avoir une hygiène de vie correcte, trouver un rythme de vie correct, prendre soin de soi. Certains sont tout à fait décalés, le rythme biologique est changé et cela permet de tenir.

Pour certains, il y a aussi une réalité financière. Le travail de nuit offre en effet une prime qui peut permettre de ne pas travailler à temps plein.

Le travail a fort évolué, constate Matthieu. Le travailleur de nuit au départ était vraiment là en cas de souci. Mais il est devenu de plus en plus acteur de ces soirées, dans la mise au lit, l’accompagnement,… La charge de travail a considérablement augmenté.
 

Et la vie de famille ? Matthieu a deux enfants, de 7 et 9 ans.

"Je trouve qu’un travailleur de nuit, s’il arrive à s’organiser, peut voir ses enfants plus qu’un autre. En rentrant du travail, on peut les conduire à l’école, et on peut aussi se réveiller pour le moment où ils ont fini l’école ou la crèche. Quand on repart travailler, les enfants sont au lit. Il faut aussi savoir aménager son lieu de repos."

Son épouse s’investit aussi pour canaliser leur énergie. C’est une forme de sacrifice pour le conjoint d’accepter que son conjoint ne soit pas là toute une série de nuits. Car un éducateur de nuit à temps plein passe plus de nuits au travail que chez lui.

Ecoutez ici le reportage de Nicole Debarre et Jean-Marc Vierset (rediffusion du 21 décembre 2019).

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