Un grand voyage dans la petite famille du diamant

Un grand voyage dans la petite famille du diamant
Un grand voyage dans la petite famille du diamant - © Pixabay

Le diamant est-il vraiment éternel ? 60 ans après le fameux slogan inventé par la De Beers, un état des lieux du microcosme du diamant, qui emploie 1.500.000 personnes dans le monde pour un chiffre d’affaires annuel de 66 milliards de dollars, semble nécessaire.

Fin d’un monopole axé sur le commerce Nord-Sud issu du colonialisme, émergence de nouveaux acteurs parmi lesquels une grande puissance asiatique affirme sa centralité, mise en place d’un processus de régulation internationale, massification des ventes d’un produit autrefois considéré comme luxueux, circulation planétaire de la monnaie à travers des paradis fiscaux et des réseaux discrets… 'La mondialisation en 57 facettes : un grand voyage dans la petite famille du diamant' tente d’observer, en cinq étapes remontant la filière de la mine à la bijouterie, un phénomène environ trentenaire que l’on appelle la mondialisation.

Réalisation : Benjamin Bibas et Emmanuel Chicon - Sur les Docks, France Culture (2009)

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Episode 1 - Mbuji Mayi (RDCongo) : Les Comptes d'Anderson

'Mbongu', c’est le terme qui désigne le diamant en chiluba, langue nationale parlée dans le Kasaï Oriental, province de la République démocratique du Congo (RDC). La plus grande région diamantifère du pays est située autour de Mbuji-Mayi, immense ville pionnière qui a vu sa population passer de 30.000 en 1960 à près de 2 millions d’habitants aujourd’hui.

Cette croissance exponentielle s’explique par la libéralisation de l’extraction des diamants décidée par le maréchal Mobutu qui, en 1982, a mis fin au monopole de la Société minière de Bakwanga (MIBA). Fondée sous la colonisation belge, cette entreprise détenue à 80 % par l’Etat congolais n’en finit pas d’agoniser, après avoir été ponctionnée pour financer les conflits qui ont déchiré le pays entre 1996 et 2003. Concentrée sur le 'Polygone', une zone réservée interdite aux creuseurs artisanaux, la production de la MIBA en 2007 n’a pas dépassé 1 million de carats, une quantité marginale par rapport à l’exploitation artisanale.

Pourtant, fin 2008, celle-ci ne se porte guère mieux. A cause de la dépression économique mondiale, le diamant ne se vend plus et la crise frappe de plein fouet ceux qui sont le plus en amont de la filière du diamant : l’armée des creuseurs qui remuent la terre nuit et jour pour tenter d’attraper 'une grosse pierre', des petits négociants et des 'grands patrons' qui s’efforcent de vendre leurs lots aux comptoirs d’exportation – pour la plupart libanais – sous le strict contrôle de M. Anderson, l’expert anti-fraude venu de Kinshasa.

Au Kasaï, il y a longtemps que le diamant n’est plus un 'secteur d’enrichissement rapide', sauf pour une poignée. Il est au mieux une chimère qui nourrit la folie des hommes, au pire une malédiction qui s’est refermée sur eux comme un piège infernal.

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Episode 2 - Anvers : La part du tigre

A l’entrée du zoo d’Anvers attenant au musée du diamant, deux mosaïques se font face. L’une représente un lion, emblème de la Flandre, l’autre un tigre, fauve qui pourrait symboliser l’Inde, tant les firmes issues de ce pays règnent aujourd’hui presque sans partage sur la capitale internationale du diamant.

Si Anvers prétend encore attirer 80 % de la production mondiale du brut et 50 % du taillé, échangés dans l’une de ses quatre bourses diamantaires, 70 % de son chiffre d’affaires import-export est désormais réalisé par des compagnies indiennes, qui raflent 6 des 12 sièges d’administrateur de la structure régissant le secteur dans la ville, le Antwerp World Diamond Center.

Eclaboussés au tournant des années 2000 par les rapports d’ONG dénonçant les " diamants du sang " venus de la Sierra Leone et d’Angola, confrontés à la formalisation extrême des transactions induite par le Processus de Kimberley censé prévenir le commerce de diamants issus de conflits, les diamantaires anversois s’interrogent…

Il y a d’ailleurs une bonne vingtaine d’années que la capitale flamande a vu ses tailleries délocalisées en Inde et que sa communauté juive, longtemps dominante dans le secteur aux côtés des Arméniens et des Libanais, a été supplantée par les nouveaux maîtres venus d’Asie. Tant et si bien qu’à Anvers même, les Belges ne semblent plus vraiment avoir la main.

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Episode 3 - Bombay (Inde) : Le grand jeu des Shah et des Mehta

Dans la famille Shah, je voudrais le fils… Sans doute nulle part autant qu’en Inde, où il a été découvert dans la région de Golkonde (Andhra Pradesh) au XVe siècle, le diamant est une affaire (lucrative) qui se gère en famille. Deux grandes familles, principalement : les Shah et les Mehta.

Pendant qu’à Anvers, les entreprises familiales s’approvisionnaient en brut auprès de la firme patriarcale De Beers ou captaient les pierres en provenance de l’ex-empire colonial, les Indiens, ex-colonisés eux-mêmes, ont tout de suite pensé " global " en se taillant une place au soleil avec les chutes de diamants polis dont personne ne voulait en Occident. Partis à la conquête du vaisseau amiral anversois, ils ont fini par en prendre la barre et ont envoyé neveux, cousins… aux quatre coins de la planète.

N’en déplaise d’ailleurs au plus fameux dramaturge de l’ex-colonisateur anglais, les Montagut/Shah et les Capulet/Mehta se marient parfois entre eux et se sont entendus comme larrons en foire pour écrire en à peine cinquante ans ( !) la plus bollywoodienne des sagas industrielles.

Résultat : en 2009, l’Inde taille 90 % des diamants du monde en volume (50% en valeur), et dans le club très sélect des 82 clients de la De Beers, 30 désormais sont Indiens. Il faut dire que Lakshmi, déesse de la prospérité dans le panthéon hindouiste, ne joue pas aux dés : les Shah et les Mehta partagent une même religion (le jaïnisme), ont grandi pour la plupart dans une même ville (Palanpour) et surtout, ont le même ethos du business.

Manquait juste l’occasion, qui se présenta au tournant des années 1960. Il était une fois dans une petite ville du Gujarat…

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Episode 4 - Dubaï (Emirats Arabes Unis) : Cheikh Emploi Service

Surgie du sable en moins de deux ans, la Almas Tower ('almas' signifie diamant en arabe), haute de plus de 300 mètres, incarne à elle seule l’ambition de Dubaï de devenir le prochain centre mondial du diamant. Héritier d’une longue tradition marchande et d’un rôle ancien dans le commerce de biens précieux, les perles et l’or tout particulièrement, le petit émirat parie sur sa situation géographique idéale, à mi-chemin entre l’Afrique (premier producteur de bruts) et l’Inde (premier producteur de taillés) et sur sa proximité avec les marchés de détails à fort potentiel (le Golfe, les clients indiens, chinois…).

L’actuel dirigeant de Dubaï, Cheik Mohammed Bin Rashid Al Maktoum, a d’ailleurs su s’entourer de personnalités 'compétentes dans leur branche' : quelques Anversois qui, sans doute lassés des tracas que subissait le secteur dans leur chère patrie, ont épousé la 'vision' de 'Cheik Mo', comme on le surnomme parmi les expatriés. Celui-ci gère également son émirat en PDG avisé : le futur 'hub' diamantaire du XXIe siècle présente ainsi bien d’autres avantages qui en font un paradis… fiscal pour les amoureux du cristal de carbone.

A Dubaï, on est peu regardant sur la valeur des pierres brutes et taillées qui entrent et sortent puisque les taxes sur les profits tiennent du mirage et que l’on y pratique un art consommé de la comptabilité pas trop analytique. Alors, la plupart des diamantaires du monde entier ont déjà réservé leur bureau – parfois leur étage – dans la Almas Tower et tout ce petit monde se dit que, décidément, les diamants brillent plus intensément sous le soleil du Golfe que sous la fameuse lumière du Nord…

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Episode 5 - Place Vendôme (Paris) : Tournez manèges !

Sur la place Vendôme et dans la rue de la Paix qui lui est contiguë, la haute joaillerie parisienne – la 'haute jo' comme on dit dans le métier – n’est plus ce qu’elle était. La 'Place' avait construit sa réputation mondiale sur son savoir-faire artisanal hors pair et sa capacité à réaliser des pièces diamantées uniques pour des clients richissimes… jusqu’à ce que l’industrie, découvrant une nouvelle poule aux œufs d’or, ne s’en mêle.

A l’orée des années 2000, une poignée de grands groupes du luxe – PPR, LVMH – ou ayant accompli leur mue – Richemont, firme venue du tabac…– ont fait leur entrée à pas feutrés dans la joaillerie en rachetant Boucheron, Cartier, Van Cleef & Arpels, Chaumet… les maisons historiques qui avaient façonné la réputation de la Place. D’ailleurs, en faire le tour ne suffit plus à comprendre le marché de la bijouterie diamantée en France.

La majorité des ventes a désormais lieu dans des magasins s’adressant au plus grand nombre, qu’il s’agisse des 271 'Manèges à bijoux' des hypermarchés Edouard Leclerc – premier bijoutier de France en 2008 – ou des boutiques Tati Or, l’une d’entre elles venant d’ouvrir précisément rue de la Paix.

Commercialisant des bijoux à quelques dizaines d’euros sur lesquels sont montés de minuscules diamants taillés en Inde ou en Extrême-Orient, ces points de vente incarnent à l’aval de la filière du diamant, dans le domaine de la bijouterie, la massification du commerce des pierres, induite par la montée en puissance des géants asiatiques. De quoi faire tourner en bourrique la panthère Cartier…

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