Trois soignants racontent l'erreur qui a bouleversé leur carrière

Trois soignants racontent l’erreur qui a bouleversé leur carrière
Trois soignants racontent l’erreur qui a bouleversé leur carrière - © FRED TANNEAU - AFP

Il y aurait environ 20 000 erreurs médicales chaque année en Belgique.
Un fonds existe depuis 8 ans pour indemniser les victimes de ces erreurs, c’est le Fonds des Accidents médicaux.
Mais les délais sont encore très longs, trop longs, pour obtenir une indemnisation.

Les erreurs médicales,
c'est le sujet du reportage de 
Karine Le Loët :
trois soignants racontent l’erreur qui a bouleversé leur carrière.    

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Infirmière en salle de réveil, elle a injecté le mauvais produit et provoqué un début d’infarctus chez un patient.

"Pour moi, c'était une découverte insupportable : c'est que j'étais capable de tuer. Pour moi, j'avais fait ce métier pour soigner et pas pour faire mal. Toutes mes valeurs étaient touchées au plus profond. Il n'y avait plus de raison de travailler. Je n'étais plus valable, je n'avais plus de raison d'être une infirmière comme je l'avais imaginé, parce que je n'étais pas assez fiable.

J'en suis repartie pas du tout indemne, déstructurée, pas rassurée, avec une hyper vigilance, démesurée. Des bouffées de chaleur à chaque nouvelle injection, une incapacité d'en parler avec mes collègues, une peur de mal faire avec une vérification à outrance... Je développais même des tocs, j'ai pris toutes les responsabilités de la terre en salle de réveil,  de vérification des médicaments dans le bloc... Je voyais le risque partout. Avec le recul, je le vois comme le début de ma conscience du risque. Je prenais toutes ces responsabilités de rangement. J'ai expliqué à la directrice générale toutes les vigilances qu'il fallait mettre en place, dans les relations humaines aussi, dans la capacité à gérer l'humain dans les situations compliquées. (...)

Et de ce fait, je me suis retrouvée, avec toute ma petite gestion des risques, à devoir gérer des professionnels qui faisaient le même boulot que moi et je devais devenir leur manager, sécuriser à peu près tout, les deux blocs opératoires, l'organisation et les humains qui y travaillaient. Ça m'a permis de faire complètement autre chose et de ne plus injecter de médicaments !"

 

Anesthésiste, il a confondu deux seringues lors d’une opération, mais gardé le silence, sur les conseils de son supérieur.

"On ne l'a jamais dit au patient. A l'époque, ça ne se disait pas. On ne disait les choses que s'il y avait des conséquences.

Je lis ça un peu comme de griller un feu rouge. Vous pouvez griller un feu rouge et il ne se passe absolument rien. Et qu'est-ce que vous en faites ? Vous vous dites : ça aurait pu être pire, j'aurais pu accrocher quelqu'un, j'aurais pu tuer quelqu'un. Dans l'immédiat, il n'y a pas trop de stress. C'est après :  qu'est-ce qu'on construit avec ?

Et en discutant avec les collègues, on se rend compte que les erreurs sont assez fréquentes, qu'heureusement elles ont exceptionnellement des conséquences. Ça reste encore difficile de déclarer ses erreurs. Quand on est un bon soignant, on ne commet pas d'erreur, 'est ce qu'on apprend pendant toutes nos études. Et on se rend compte qu'on fait des erreurs, donc ça veut dire qu'on n'est pas bon, donc il faut lutter contre ça.

Il y a aussi la notion de responsabilité, on est responsable de nos actes, donc s'il y a des conséquences derrière, c'est compliqué."

 

Infirmière en pédiatrie, elle a délivré à un jeune patient atteint d’une leucémie une dose de chimiothérapie dix fois supérieure à la prescription.

"Après, j'ai demandé aux parents s'ils acceptaient que je m'occupe de leur enfant tout l'après-midi. Et ils ont accepté. Il ne montrait aucun signe de complication. Je pense que l'adrénaline m'a fait tenir. J'étais à 100%, omniprésente, hyper concentrée et je me suis effondrée le soir en rentrant de l'hôpital. Je pleurais, je pleurais.

Je me suis immédiatement dit : j'ai provoqué cette erreur. On commet une faute, eh bien on va en prison. Pour moi, on est jugé et c'est comme ça que ça se passe.(...)

Le lendemain, j'ai demandé à travailler dans un autre étage. Et ça tombait bien parce que la maman avait  émis le souhait que je ne m'occupe plus de son fils, elle avait perdu confiance, ce qui était normal. Et moi, de toute manière, j'étais honteuse, je n'arrivais plus à croiser le regard de cette maman, je ne m'en sentais pas capable. J'ai fui.(...)

J'étais très très vigilante après, de l'ultra vigilance. J'ai su après, bien des années plus tard, quand j'étais partie, et ça m'a permis aussi d'avancer, qu'ils ont modifié la composition des flacons. Les flacons ont été reconditionnés au niveau national. Je suis très heureuse que mon erreur ait entraîné ce changement, pour faciliter la tâche de mes collègues infirmières.

On n'a pas un service après-vente comme Darty. C'est à dire, on a des patients, des êtres humains. On ne peut pas juste dire : on a fait une erreur, mais c'est pas bien grave, on va le réparer, on va le changer. Ce n'est pas possible. C'est un être humain, il a une famille. C'est difficile dans ces cas-là, lorsqu'on commet une erreur."

 

Un reportage de Karine Le Loët
('Les Pieds sur Terre', France Culture)

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