Tourisme en chemise noire : Mussolini a aussi ses pèlerins funéraires

La dépouille de l’ancien dictateur Franco a été transférée du mausolée du Valle de los Caídos au cimetière municipal d’El Pardo-Mingorrubio, à Madrid la semaine dernière. Le mausolée était devenu lieu de pèlerinage des nostalgiques du Franquisme. En Italie, Mussolini a aussi ses pèlerins funéraires. Et les hommages à feu le dictateur là aussi provoquent et reflètent comme un malaise.

Son clocher, ses cafés, ses terrasses… Predappio est une charmante petite ville de Romagne, à 15 kilomètres de Forli, en Italie.
On y fait du bon vin aussi. Mais ce n’est pas ça qui attire les visiteurs à Predappio. Non. Ils viennent voir la tombe de Benito Mussolini. Le caveau familial du dictateur se trouve dans un petit cimetière de campagne, avec à l’intérieur le visage sculpté du "Duce" entouré de symboles fascistes.
Cette sépulture attire plusieurs dizaines de milliers de visiteurs par an. Des touristes intéressés par l’histoire mais aussi des nostalgiques de Mussolini… Qui viennent en particulier aux dates anniversaires.
 

Les chemises noires sont de sortie

Et il se trouve que ce 28 octobre, de nombreux nostalgiques étaient présents à Predappio pour se souvenir d’un événement marquant du fascisme.

Le 28 octobre, c’est la date anniversaire de la marche sur Rome, en 1922. 30 mille miliciens fascistes avaient tenté une démonstration de puissance, en convergeant vers Rome et en y défilant. Un coup de force qui avait permis à leur Leader, Mussolini, de se voir confier par le roi, le surlendemain, la tête du gouvernement italien. Moins d’un mois plus tard, Mussolini s’était vu attribuer les pleins pouvoirs.
Cette semaine, c’est l’anniversaire du début de deux décennies de pouvoir totalitaire en Italie… La petite ville voit ainsi passer des fascistes de toutes générations, qui revêtent leur chemise noire pour s’offrir une journée de commémoration."Duce" scandent-ils en chœur devant le cimetière.

Predappio, c’est aussi la ville de naissance du Mussolini, ces touristes thématiques passent voir sa maison familiale, et puis ils s’arrêtent dans l’un des magasins de souvenirs. On y trouve Mussolini sur des tasses, des briquets, des aimants, et le salut fasciste sur des bavoirs. Mussolini c’est un filon économique dans la bourgade, et un poids, un conflit.
 

La mairie tiraillée

Tout le monde n’apprécie pas pour autant le "culte" Mussolini. Les nostalgiques de Mussolini (le personnage) sont assez peu nombreux en Italie comme à Predappio. Les habitants aimeraient au contraire pour beaucoup que leur ville soit connue pour autre chose que pour avoir biberonné le dictateur. La mairie se voit régulièrement demander la fermeture du caveau, et une sévérité envers ces commerces de souvenirs. Une mairie qui a été de gauche sans discontinuité depuis l’après-guerre jusqu’il y a 5 mois. Une mairie, tiraillée entre son opposition à ces manifestations fascistes… et les revenus qu’elles génèrent.
Le dernier maire de gauche a bien tenté l’an dernier de changer la nature de ce tourisme en ficelant un projet de musée du fascisme. L’idée étant, plutôt que nier l’histoire qui colle à sa ville, la mettre à plat et montrer par quels ressorts une population peut glisser vers ce régime totalitaire. Une façon de garder des touristes tout en évitant le piédestal pour Mussolini… Mais voilà, à Predappio, la mairie a changé de mains en mai. Il faut donc voir ce que le nouveau maire de centre-droit fera de ce projet de musée. Dans ses premières interviews dans la presse locale, il se présente un peu comme un "arbitre pacificateur" qui ne voudrait pas rouvrir des plaies mais faire cohabiter pacifiquement deux camps, qui seraient les fascistes et les anti. Il demande simplement une discrétion vestimentaire aux visiteurs, s’engage à ce que la crypte reste ouverte. Point.

 

L’Italie n’est pas l’Espagne

Toute cette polémique fait évidemment penser aux tensions qui ont entouré le déplacement de la dépouille de Franco en Espagne.
Mais l’Italie n’est pas l’Espagne. D’une part parce que c’est une page d’histoire plus ancienne, le "Duce" est mort il y a 75 ans ; et d’autre part car il n’avait pas été enterré avec les honneurs et le mausolée monumental comme Franco, au contraire : il avait été tué et puis son corps pendu sur la place publique. Sa dépouille ensuite avait été cachée jusqu’en 1957. Cette sépulture et ces pèlerinages, c’est un phénomène assez récent.

 

L’héritage de Mussolini

Les admirateurs assumés de Mussolini sont assez rares, mais il y a un parti qui assume son héritage fasciste : "Fratelli d’Italia", qu’il est bon de garder à l’œil… Et puis il y a ces leaders qui ne se revendiquent pas de Mussolini mais qui sont attentifs à la levée des tabous et qui en jouent. Comme Matteo Salvini, du parti extrême droite italien "La Ligue". Il a été pointé du doigt ces derniers mois pour des éléments de langage, des poses sur les photos qui rappellent celles de Mussolini, une apparition aussi à la foule sur le balcon où le duce s’adressait à sa région natale.


Faut-il laisser Mussolini devenir fréquentable ? Et sa propagande une source d’inspiration politique comme une autre ?
Peut-être que quand un dictateur devient une image un peu folklorique déclinée sur les tasses du petit-déjeuner, un pas est déjà franchi.
 

 

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