Tintoret, le peintre qui trancha une querelle bien de son époque

Jacopo Robusti, plus connu sous le patronyme Tintoretto ou Le Tintoret en français, est un artiste italien actif dans la Venise des années 1500. Proche du Titien, autre grand artiste italien, il s'en éloigna bien vite après que celui-ci eut jalousé ses nombreux talents. Portrait d'un maître dans Un jour dans l'Histoire.

Début XVIe siècle à Venise. La ville, cosmopolite, voit affluer les artistes et intellectuels de l’Europe entière. C’est dans cet environnement que naît Jacopo Robusti. Contrairement à son père, teinturier de profession, Jacopo n’est pas bien grand. Il hérite du patronyme Tintoretto, "le petit teinturier". La légende dit que Le Tintoret se serait créé une patte en réalisant de très beaux graffitis avec les pigments utilisés par son père. A peine sorti de l’adolescence, il quitte le quartier de la Merceria, et affute son sens du commerce et de la communication pour pénétrer dans les plus grands salons.

Un homme d'origine modeste mais bien éduqué

Le Tintoret fait partie de ce qu'on appelle les Popolani, c'est-à-dire le groupe des commerçants et artisans vénitiens, des gens d’orgine modeste qui n’ont pas le droit de participer aux affaires de l’Etat. Ce qui n’est pas le cas de son principal rival, le Titien, un aristocrate dont le père avait plusieurs charges publiques.

On ne sait pas dire où Jacopo Robusti s’est formé. Il a très tôt un biographe qui raconte qu’il a été placé chez le Titien. "Ses origines étaient peut-être modestes mais ça ne veut pas dire que ses parents n’avaient pas le sens de l’éducation. Il a été bien formé sur le plan intellectuel", explique Anne Hustache, historienne de l'art. On pense que de façon assez naturelle, il se serait dirigé vers le plus grand peintre de l’époque.

Un élève jalousé, aussi vite renvoyé

Très vite, le Titien aurait ressenti une certaine jalousie vis-à-vis de son élève et l’aurait renvoyé. Il y a donc une inimitié fondamentale entre les deux hommes, qui les poursuivra toute leur vie. Pourtant, il semblerait que le Tintoret admirait son maître et aurait donc été frustré et triste d’avoir été renvoyé par ce dernier. Toute sa vie, Titien va d'ailleurs lui mettre des bâtons dans les roues en l’empêchant d’acquérir des commandes.

Renvoyé de l’atelier du Titien, le Tintoret trouve refuge dans l’atelier d’un peintre aujourd’hui méconnu : Pietati. Ce dernier lui aurait enseigné la manière de peindre. On reconnait certaines figures et procédés venus de Pietati dans les œuvres du Tintoret. Le Tintoret rencontre par ailleurs d’autres peintres, avec lesquels il noue des amitiés.

Pourquoi le Tintoret et le Titien n'ont-ils pas réussi à s'entendre?

Le Tintoret admirait le Titien pour ses couleurs, et c’est peut-être là l’origine de l’inimitié que le Titien portait pour Le Tintoret, lequel admirait beaucoup Michel-Ange (pour son côté sculptural) et les Maniéristes toscans. Toute sa vie, Tintoret va essayer d’acheter des moulages de Michel-Ange reproduisant ses œuvres romaines pour ensuite les dessiner sous tous les angles.

Suite à une commande, Le Tintoret est amené à admirer les Palazzo d’été de Mantoue, dans lesquels se trouvent les fresques de Jules Romain, un élève de Raphaël. On voit dans ses œuvres l’utilisation du raccourci et une façon de traiter la couleur beaucoup plus en mouvement et en ligne serpentine. Cette façon de procéder ne touchait pas Venise, où régnait une harmonie et une sérénité qu’incarne le poulain du Titien, à savoir Véronèse.

A chaque commande, Titien va pousser son élève Véronèse à la prendre. On pense que Titien craignait que le Tintoret ne bouscule l’art fabuleux que lui et son élève apportaient à Venise, "cette capacité à transformer Venise en quelque chose de flamboyant".

Un travail sur la lumière à partir de recontextualisations réelles

Une des grandes préoccupations de Tintoret était de savoir jouer avec la lumière. Il avait à cet effet fait fabriquer des petites statues en cire pour améliorer son travail avec la lumière. Il les revêt de chiffon et les place dans des petites caisses pour recontextualiser une scène. Par la suite, il fait rentrer de la lumière par les fenêtres afin de voir quelle incidence cela allait avoir sur les figures, comment la lumière révélait le volume et les drapés. Dès le départ, Tintoret veut une peinture expressive, qui enseigne quelque chose, et qui parle à nos émotions.

La querelle du Paragone mis à mal par Tintoret

Le Tintoret va malgré lui trancher un débat très en vogue dans l'Europe renaissante et moderne, la fameuse querelle du Paragone. Comparer la peinture et la sculpture et déterminer lequel des deux arts prévaut, voilà ce qui est à l’origine de cette querelle.

A son époque déjà, de Vinci (fin XVe) avait dit que la peinture primait, tandis que Michel-Ange (début XVIe) affirmait que c’était la sculpture. Les villes aussi s'y étaient mises : Venise favorisait la peinture tandis que Florence préférait la sculpture.

Mais Le Tintoret, lui, montre par sa manière de procéder que cette querelle est vaine, puisque pour arriver à créer ses peintures, il utilisait des sculptures. En plus d’utiliser ces moulages, tout dans sa peinture rappelle la sculpture, comme s’il sculptait véritablement avec ses pinceaux, comme s’il donnait la densité volumétrique grâce à cela. Il donne donc une autre dimension à la querelle du Paragone.

Vous voulez en savoir plus sur l'oeuvre du Tintoret et sur sa vie? Ecoutez l'émission consacrée à cet artiste de génie dans Un Jour dans l'Histoire. Avec Anne Hustache, historienne de l'art, au micro de Laurent Dehossay.

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