Tim Burton: "La technologie est absurde et effrayante, j'essaie de m'en protéger"

Jérôme Colin a eu la chance de pouvoir interviewer Tim Burton lors de son passage en Belgique, alors qu’il venait inaugurer l’exposition "The World of Tim Burton". Qu’a pensé le réalisateur de cette exposition ?

 

Jérôme Colin : Que pensez-vous de cette exposition, qui prend d’ailleurs place dans un lieu étrange, à savoir une vieille mine. Ça correspond bien à votre monde, n’est-ce pas ?

Tim Burton : Oui c’est incroyable. Quand tu arrives aujourd’hui dans cette mine, c’est clairement différent du lieu qu’elle était par le passé. C’est ça qui est incroyable : faire de cette mine un lieu artistique, c’est extraordinaire. Les tours et structures, et la machinerie qui se trouve derrière de superbes robots...

J.C. : L’exposition existe depuis 2009 donc vous la connaissez depuis longtemps, qu’est-ce que vous en avez pensé la première fois que vous l’avez vue ?

T.B. : C’était presque comme sortir de mon corps. C’était un phénomène étrange, surtout de la voir au Musée d’art Moderne (MoMA) à New York. C’était probablement l’expérience la plus surréelle de ma vie. Mais depuis ce jour, chaque nouveau lieu d’exposition, comme C-Mine aujourd’hui, crée une nouvelle atmosphère. Parce que le lieu est différent et parce que les gens sont différents. Ça c’est très excitant pour moi, ça fait partie de la joie que je ressens.

J.C. : Ce qui frappe dans cette exposition, c’est qu’on a l’impression que l’univers de Tim Burton est là dès le début, que c’est un homme qui s’est trouvé très tôt. Quand on voit l’exposition pour la première fois, on réalise que les atmosphères, le monde, et le regard que vous aviez sur ce monde étaient en vous très tôt. Comment est-ce possible ? Moi j'ai 43 ans et je ne sais toujours pas qui je suis…

T.B. : Vous savez, ça me fait penser à une rétrospective consacrée à Matisse, car on y voit un type qui avait un style depuis le tout début et qui a passé toute sa vie à essayer de retourner vers ce style. Je pense qu’on a tous notre essence ; mes dessins étaient grossiers à un moment et le sont à nouveau aujourd’hui. Je pense que les choses ne changent pas beaucoup. Nous sommes qui nous sommes depuis le début.

J.C. : Quand vous dites que Matisse essaie de revenir à son essence, vous voulez parler de l’enfance non ?

T.B. : Non, je ne pense pas que ça soit l’enfance. Le truc avec l’enfance, c’est que lorsqu’on voit une chose, on la voit pour la première fois. Tout est nouveau, bizarre, étrange. Quand on vieillit, on perd cette innocence et c’est dommage car ces moments où tout est nouveau pour nous, c’est quelque chose de très important pour tout le monde, y compris celles qui ont des ambitions artistiques.

J.C. : Depuis quand n’avez-vous plus fait quelque chose pour la première fois ?

T.B. : J’ai fait l’amour pour la première fois hier soir… Non je rigole, j’ai des enfants donc ce n’est pas possible. Il n’y a pas longtemps j’ai survolé la 5e Avenue dans un grosse montgolfière rouge le jour de Thanksgiving, c’était quelque chose d’incroyable. Je me sens très chanceux aussi de rencontrer des gens aussi importants que Vincent Price et Christopher Lee, des gens qui sont des modèles pour moi, c’était aussi des moments incroyables

J.C. : Ce qui est intéressant dans l’exposition présentée au C-Mine à Genk, c’est de voir le travail avant un film, qui n’est qu’un morceau de votre travail. Qu’est-ce que vous préférez : chercher ? Dessiner ? Penser ? Ecrire ? Filmer ? Editer ?

T.B. : Quand vous faites un dessin, la beauté de ce geste c’est de le faire soi-même. Et c’est bien. Mais il y a quelque chose de très bien aussi dans tout le bordel que représente la conception d’un film. On ne contrôle pas le temps qu’il fait. Faire un film, c’est plus difficile, mais aussi plus absurde, et donc plus étrangement satisfaisant.

J.C. : On voit dans l’exposition que vous avez commencé à écrire très jeune, que vous avez envoyé à Disney des dessins. On ne se demande jamais quand quelqu’un s’autorise à créer plutôt que d’être un mouton dans la société.

T.B. : Je ne sais pas. Vous savez, c’est fascinant, mais c’est aussi très subjectif. J’ai toujours su que j’avais des sentiments très forts [pour l'art], mais je ne sais pas en fin de compte comment ça se fait. J’ai eu plus de difficultés à trouver un job de serveur dans un restaurant que de concevoir des films en tant que directeur.

J.C. : Dumbo est votre prochain film, et c’est une suite logique de votre travail avec Disney. C’est toujours des bêtes sympathiques qui veulent être aimées mais vont être rejetées…

T.B. : Oui je sais pas m’en passer…

J.C. : C’est la seule chose qui vous intéresse, le fait d’être différent, de vouloir être aimé et de finalement être rejeté ? C’est tout l’histoire de l’être humain ?

T.B. : Oui, exactement. Et pour être honnête, c’est ce que je ressens. J’essaie d’exorciser cela en faisant des films, mais ça ne marche pas. Tout cela reste avec vous, même si vous ne le voulez pas.

J.C. : La différence, c’est quelque chose de magnifique dans ce monde. Maintenant que vous avez grandi, est-ce que vous comprenez pourquoi les citoyens de ce monde n’acceptent pas ces différences ?

T.B. : Je suis très reconnaissant envers la technologie et l’internet car sans cela je serais mort. Mais ça me fait aussi penser aux villageois dans Frankenstein. Une foule de gens sans nom et sans visage qui attaquent Frankenstein. Qui sont ces gens sur internet qui écrivent sur ceci ou sur cela ? Et les enfants qui font la surenchère des likes sur les réseaux sociaux ? C’est absurde et effrayant. Je n’aime pas cela.

J.C. : Quand je vois un de vos films, je pense toujours à un extrait de Freaks avec des tatouages, où il est écrit " We accept you one of us " (" Nous t’acceptons, tu es l’un des nôtres "), qui est un classique. C’est une phrase fantastique. Ça devrait être écrit au-dessus de toutes les écoles du monde...

T.B. : Oui absolument et vous savez quoi… Si les gens pouvaient être comme ça, quel monde étrange et différent ce serait. Mettez des drogues dans l’air qui pourraient faire cela aux gens. C’est pour cela que je ne suis pas très sympa avec Internet et que je suis devenu un peu technophobe.

J.C. : Vous détestez la technologie et Internet, pouvez-vous nous expliquer pourquoi ?

T.B. : Si vous demandez à n’importe quelle personne qui me connait, quand je suis devant un ordinateur, je deviens bizarre. Je pense vraiment que les gens ont dans leur corps de l’énergie, de l’électricité et d’autres choses. Quand je sors dans la rue, je vois les lampadaires qui clignotent, quand je m’approche d’un écran il crépite aussi. Je crois en cela. Je pense que c’est une énergie à laquelle on sait résister. Résister est une bonne chose. Parfois je vais sur internet avec l’objectif de regarder des choses positives et je me retrouve à regarder des conneries. J’essaie de me protéger du reste du monde et de ce qui est en train de se passer sur internet. On peut utiliser cela pour faire le mal ou pour faire le bien.

J.C. : Ma dernière question est stupide : que connaissez-vous de la Belgique ?

T.B. : On a tourné Miss Pérégrine à Anvers. Et je pense que le premier festival de films auquel j’ai été était le Festival du film d’animation de Bruxelles, en 1982. Donc j’ai un passif de tournage ici.

 

Newsletter La Première

Recevez chaque vendredi matin un condensé d'info, de culture et d'impertinence.

OK