Tea Time à New Delhi

La rencontre improbable entre Indira Gandhi et Che Guevara
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La rencontre improbable entre Indira Gandhi et Che Guevara - © Tous droits réservés

On célèbre ce 19 novembre 2017 les 100 ans de la naissance d'Indira Gandhi (1917- 1984). L'occasion de revenir sur une rencontre insolite qui s’est produite en juillet 1959 entre la femme d'Etat indienne et Che Guevara.

Autour de ce moment d’histoire, Jean-Pol Hecq imagine, dans son dernier roman Tea Time à New Delhi, une trame qui tient du roman d’espionnage et de l’intrigue amoureuse. "On sait qu'ils se sont rencontrés mais on ne sait pas de quoi ils ont parlé et là j'ai trouvé qu'il y avait une porte qui s'ouvrait pour la fiction".

La rencontre a de quoi fasciner : le Che, en treillis militaire, rend visite au premier Premier Ministre de l’Inde, Nehru, et à sa fille, devenue présidente du Parti du Congrès. 

Ces deux-là ont en commun le goût de la langue française, de la poésie et une admiration pour le Mahatma Gandhi pour lequel la famille de Nehru s’est engagée corps et biens en vue de l’indépendance de l’Inde.

Voilà le singulier de l’histoire : la passion qu’inspire un grand pacifiste à un maître de la guerilla.

Une rencontre passionnante truffée d’archives, signée Pascale Tison.
Tea Time à New Delhi est publié aux Editions Luce Wilquin
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"Che Guevara est une figure qui aura marqué la seconde moitié du 20e siècle. Quand on se penche concrètement sur sa vie, de manière détachée, scientifique presque, c'est quand même un personnage extraordinaire. Il a fait des choses extraordinaires, pratiquement jusqu'au suicide, puisque à la toute fin de sa vie, sa mort en Bolivie, il y a tellement de choses qui s'accumulent, tellement d'erreurs qu'on peut se demander s'il ne s'agit pas d'un acte manqué, au sens psychanalytique du terme. C'est un personnage fascinant, attachant, une personnalité très complexe, un des grands personnages du 20e siècle."

Dans ce livre, Jean-Pol Hecq évoque entre autres une tentative avortée d'attentat contre le Che lors de ce séjour en Inde. "La révolution cubaine vient à peine d'avoir lieu qu'une menace de mort pèse déjà sur Che Guevara." Les Barbus ont le pouvoir en main, reste à voir ce qu'ils vont en faire. Les Américains se méfient de ces gens même s'ils ne se proclament pas communistes d'emblée. La CIA envoie à Cuba des hommes sous couvert de reportages journalistiques ou comme agents doubles. Les Cubains anti-castristes ont fui vers la Floride et des attentats sont déjà perpétrés. Che Guevara apparaît très vite comme l'une des trois têtes pensantes de la révolution cubaine et est très tôt sur la liste des personnes à abattre. "Quant à savoir s'ils l'ont prévu effectivement en juillet 1959, en Inde, on ne sait pas, mais c'est tout à fait plausible."

"Ce qu'on ne sait pas bien en Europe, c'est que quand on parle de la guerre froide, on pense à Berlin, à Vienne, mais jamais à New Delhi alors qu'elle était peut-être encore plus importante que Berlin sous le rapport de cette guerre entre services secrets, parce que les Soviétiques, les Chinois, les Pakistanais y étaient très présents. Les Britanniques estimaient encore à cette époque que quelque part l'Inde faisait toujours partie de leur Empire. Les Américains étaient présents parce qu'ils ne pouvaient pas négliger l'Inde. Tout ce petit monde grenouillait, s'espionnait et s'entretuait mutuellement à New Delhi. Le 4e pôle de la guerre froide étant Hong-Kong. "

Castro envoie Che Guevara comme ambassadeur itinérant dans des pays d'Asie nouvellement indépendants. Se créent là les prémices du mouvement des non-alignés, qui ne veulent pas tomber dans la logique de la Guerre des Blocs URSS-USA.

Ce qui a le plus fasciné Jean-Pol Hecq, c'est que Che Guevara avait été très intéressé par Gandhi, par le message de non-violence, par Nehru. Il rêvait d'aller en Inde. "Mais à un moment donné, son expérience concrète de l'Amérique latine au cours de ses voyages lui fait choisir la violence révolutionnaire. Il abandonne donc l'idéal de la non-violence ghandien pour se rallier à l'idéal de la violence castriste, puisque c'est sa rencontre avec Castro qui va le pousser à passer à l'acte". 

Indira Gandhi et Che Guevara, une rencontre en français

Indira Ghandi est la fille de Nehru, qui a été le premier Premier Ministre de l'Inde. Elle est instable, souffre de la mésentente de ses parents. Elle sera toujours dans l'ombre de son père et en souffrira. Elle est adolescente dans les années 20-30 quand les mouvements d'indépendance commencent. Elle devient graduellement l'assistante de son père et tout à coup, elle joue un rôle-clé sur l'échiquier politique indien. En 1959, au moment où se déroule cette histoire, elle est depuis peu la présidente du Parti du Congrès, qui existe toujours aujourd'hui. Elle est l'épouse de Feroze Gandhi, d'où le nom d'Indira Gandhi, qui n'a rien à voir avec le Mahatma Gandhi, qu'elle côtoie par ailleurs.

Quand elle rencontre Che Guevara, elle est en train d'exploser politiquement, elle deviendra Premier Ministre de l'Inde quelques années plus tard et sera un élément important de l'histoire de l'Inde contemporaine. La rencontre se passe en français. Che Guevara connaissait très mal l'anglais, c'est attesté, et en plus, il ne voulait pas parler cette langue. Par contre il connaissait le français assez correctement, sa mère le lui avait appris, elle avait étudié chez les religieuses françaises. Indira Gandhi connaissait très bien le français, elle avait fait une partie de sa scolarité en Suisse. Il est attesté qu'ils ont passé un dîner officiel côte à côte et qu'ils ont parlé français, "donc on peut imaginer que des choses plus personnelles, plus particulières se sont dites ce soir-là". Ils parlent certainement littérature et poésie. On sait qu'ils ont des auteurs de prédilection communs, comme le grand poète bengali Tagor.

"A l'époque, Indira a 40 ans, c'est une belle personne avec beaucoup de personnalité, une stature impressionnante, explique Jean-Pol Hecq. Che Guevara a 31 ans, il est beau, il ne laisse pas les femmes indifférentes. On peut très bien imaginer qu'il a dû y avoir une certaine attirance assez naturelle, d'autant qu'ils sont tous les deux à ce moment précis dans une situation psychologique assez particulière. (...) Mais au-delà, il y une autre attirance, qui est bien réelle, c'est l'attirance politique, l'attirance idéologique, car sur ce plan-là, ils se rejoignaient aussi totalement.Leurs deux familles étaient vraiment très anti-fascistes, marquées à gauche.

"Il y a quelque chose de fascinant à raconter leur rencontre en 1959, alors qu'ils ne sont pas encore arrivés au terme de leur parcours personnel et politique, et de les faire discuter de ce rapport à la violence. Parce que finalement, le fond du roman, c'est bien ça en réalité", conclut Jean-Pol Hecq.

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