Serions-nous tous en train de devenir fous ?

Serions-nous tous en train de devenir fous ?
Serions-nous tous en train de devenir fous ? - © Babel

C’est en tout cas ce que prétend le philosophe Bernard Stiegler. Il parle même de démoralisation planétaire. Et selon lui, c’est l’accélération technologique qui engendre la folie et le mal être.

Son livre Dans la disruption. Comment ne pas devenir fou ? vient de sortir en format de poche (Babel, Actes Sud).

Le monde est devenu immonde, dit Bernard Stiegler, il y a énormément de conflits et une dégradation générale de l'état moral. "Ce qui nous rend fou, c'est l'absence de capacité à produire des perspectives de soutenabilité à long terme." 

"Les jeunes ne rêvent plus du tout de fonder une famille, ils savent qu'ils n'auront plus de travail, qu'ils sont l'une des dernières générations avant la fin. C'est un point de vue largement partagé, qui peut être dangereux, conduire à la drogue, au suicide, ou peut-être même à s'engager dans un mouvement comme Daesh."

 

Nous sommes dans une époque sans époque

 "Un groupe humain vit dans une époque commune parce qu'il partage un passé commun et des désirs communs, avec un horizon d'attente commun. Aujourd'hui, il n'y a pas d'horizon d'attente, parce que la technologie destructive qui s'est développée, surtout à partir de 1993, avec le web fait qu'aujourd'hui presque 4 milliards d'êtres humains ont des smartphones, y compris en Afrique, en Inde... Cette technologie a créé un processus qu'on appelle disruptif." 

La disruption est une démarche qui consiste à prendre de vitesse ses adversaires et les puissances publiques, en développant des innovations de rupture extrêmement violentes, comme par exemple Uber, AirBNB,... 

Ce processus d'accélération prend de vitesse les instances de délibération, qui arrivent toujours trop tard pour réguler. "Cela produit ce que j'appelle le Far-West technologique : c'est le premier qui tire qui gagne. Le résultat, c'est aussi le désespoir de ces jeunes qui pensent qu'il n'y a plus d'avenir pour eux. C'est ce que pensent aussi énormément de gens, y compris les électeurs de Donald Trump. Alors ils votent Trump qui leur raconte une histoire "mais non, pas du tout, on va s'en sortir", c'est ce qu'on appelle le déni."

Bernard Stiegler encourage l'Europe à relancer une vraie politique industrielle, une vraie politique de recherche, avec des investissements publics conséquents.

On doit rendre au World Wide Web le sens qu'il avait au départ, en 1993, c'est à dire de créer la possibilité pour tout le monde de communiquer, de se mettre en réseau, en valorisant des singularités. 

Entre 2007 et 2010, il y a un double tournant, avec le smartphone d'abord, puis avec Facebook. "C'est la standardisation par les big data : vous interagissez sur une plateforme qui a sur vous toute une série d'informations et qui travaille à faire des corrélations, à l'échelle mondiale, en temps réel, sur 4 milliards de gens qui interagissent sur des smartphones en même temps. Cela produit des marionnettes numériques : vous êtes piloté par la plateforme, vous êtes pris dans une logique de marketing qui va vous faire faire des choses que vous n'aviez pas envie de faire". 

"Sur Facebook, c'est absolument catastrophique. Il y a un malaise dans ce modèle, et on se rend compte qu'il n'est peut-être pas si intéressant sur le plan économique mais qu'en plus il crée des tas de distorsions sociales". C'est ce qui détruit la société, constituée de systèmes sociaux : la famille, l'éducation, la religion, le droit, l'économie, des processus partagés par des communautés. Tous ces modes de vie communs sont détruits par ces dispositifs.

Une politique industrielle européenne serait de réinventer tout ça. L'Europe a tout à fait les moyens de le faire, mais le problème c'est qu'elle n'a aucune idée, parce qu'elle a renoncé à penser, elle a renoncé à réfléchir.

"Les époques sont caractérisées par de grandes pensées. Aujourd'hui, l'absence d'époque, c'est l'absence de pensée. Il est très possible de se remettre à réfléchir, à travailler, mais c'est très très urgent", alerte Bernard Stiegler .

 

Une dépression mondialisée

Par rapport à l'état de la planète, "les gens savent que ça ne peut pas continuer comme ça, que si on ne change rien, c'est la planète qui est fichue. Il y a plein de choses à faire mais on est dirigé par des crétins, qui sont dépressifs et la dépression peut conduire à la folie. (...) Les universitaires ne font pas leur travail, s'enferment dans des tours d'ivoire et ne prennent pas en charge les problèmes. Comment ça se fait que ça ne mobilise personne ? On est dans un système de lâcheté organisée. Alors il faut se mobiliser. Quand la lâcheté produit la démoralisation, qui passe aussi par la libération des pulsions, je parle de la génération Strauss-Kahn, très démoralisante pour la jeunesse française quand même. C'est produit par le marketing, qui exploite la pulsion."

"On est tous exposés à cette folie ordinaire. Certains sont dans le déni et disent qu'ils vont très bien, mais ce sont des crétins, car nous avons tous des hauts et des bas, nous sommes faillibles, comme l'enseigne le Christ. Ils sont dans le déni car ils ont besoin de s'en convaincre pour pouvoir dormir."

 

Il faut aujourd'hui relancer une société du rêve. L'homme doit rêver la nuit mais aussi rêver éveillé, car c'est du rêve que vient toujours la possibilité de produire du nouveau.

Bernard Stiegler nous parle encore de l'économie contributive qu'il teste à Plaine Commune, en banlieue parisienne. Cela passe par la 'déprolétarisation', qui vise à rendre au savoir un rôle important.

Ecoutez ici l'entretien (à partir de 16'). 

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