[SERIE Le grand dictionnaire des philosophies et religions] - La vérité

Le mot 'vérité' expliqué et décodé par le professeur de philosophie Jean Leclercq. 
 

Qu'entend-on par vérité ?

C'est un mot qu'il n'est pas aisé de définir en quelques minutes. Mais on peut dire que, pour le champ de la philosophie, deux positions se sont assez vite dégagées, dès l’Antiquité. L’une était idéaliste et l’autre réaliste. 

Pour la première, la position idéaliste, la vérité est l'adéquation de la chose à l'esprit, avec souvent l’hypothèse d’un monde des idées parfaites ou de l'entendement divin comme lieu de référence.

Pour la position réaliste, la vérité se fait par l'accord des esprits, grâce à des procédures, à la fois logiques et sémantiques, de perception et de réception.

Ces deux postures sont évidemment des modèles, mais il y en a eu beaucoup d’autres, sans parler des notions de 'validité formelle', de 'contenu de vérité', de 'vérité factuelle', de 'vérité correspondance', etc.

Une chose est certaine, la philosophie cherche très tôt à montrer comment on doit passer de la doxa, c’est-à-dire l’opinion générale (celle d’une culture populaire, par exemple, ou celle d’un raisonnement défectueux), au logos, c’est-à-dire la raison intelligible, ainsi que l’épistème qui s’apparente à la science.
 

La vérité sur un piédestal 

On peut en quelque sorte dire qu'on a mis cette notion sur un piédestal. On a donné en tout cas à la vérité une portée normative, celle d’une connaissance reconnue comme juste, comme se voulant conforme à l’objet ou au fait perçus.

On peut donc parler d’une valeur absolue et ultime, d’un principe de rectitude et bien sûr d'un principe de sagesse car on la pense comme un idéal. On l’a aussi pensée comme universelle, certains ont dit qu’il y avait des vérités éternelles.


La post-vérité

C’est en 2016 que les dictionnaires d’Oxford ont fait de cette 'post-vérité', dont on parle beaucoup aujourd'hui, le mot de l’année, mais il était déjà utilisé à la fin du 20e siècle.

Elle est définie comme un état historique où il y a un ensemble de 'circonstances dans lesquelles les faits objectifs ont moins d’influence pour modeler l’opinion publique que les appels à l’émotion et aux opinions personnelles'.

La 'post-vérité' viendrait donc briser l’équilibre ancestral, déjà pensé par les Grecs d'ailleurs, entre la doxa, le logos et le pathos, c'est-à-dire le pouvoir de nos émotions.

C’est une remise en cause de la distinction du vrai et du faux : c’est une entreprise qui consiste à faire valoir que la vérité est peut-être encore une valeur mais une valeur qui aurait perdu sa place première dans la hiérarchie de toutes les valeurs et ce, au profit d’autres critères de jugement, qui pourraient être esthétiques, éthiques, politiques, etc. Le partage entre le vrai et le faux n’est dès lors plus essentiel et une vérité factuelle peut devenir une simple opinion.

Ce qui dans le contexte de l’histoire politique de nos démocraties pose un vrai problème, puisque c’est tout le travail de la recherche de notre monde commun, basé sur la production argumentée de discours de vérité, qui peut basculer dans le néant.


Une menace pour la démocratie ?

On pourrait dire que les vérités factuelles sont devenues très vulnérables, par le mensonge, la propagande, les falsifications, le négationnisme, la fabrication de faits dits " alternatifs ", etc.

Voilà pourquoi il importe effectivement, en démocratie moderne, de protéger l’espace de la délibération publique, pour qu’il reste le lieu ouvert de nos délibérations, le lieu du pluralisme de nos débats argumentés, en protégeant aussi la liberté d’expression, en confortant l’éducation publique, notre formation au jugement critique et sans aucun doute en nous formant rigoureusement à tous ces médias qui provoquent une hypermédiatisation publique de nos actes de langage et de pensée.

Cela nous permettrait de ne pas être suspendu au pouvoir des algorithmes et surtout de faire en sorte que, comme l’expliquait le philosophe Jean Ladrière, nous soyons capables de reconnaître qu’il " n’y a pour nous ni vérité accessible sous forme d’un donné pur, ni une vérité toute faite sous forme d’une construction a priori, parce que la vérité est toujours à faire ".

Ecoutez Jean Leclercq nous parler de la vérité dans Et dieu dans tout ça ?

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