[SERIE Le grand dictionnaire des philosophies et religions] – La colère

Expression des passions de l'âme : La Colère, tête de trois quarts à droite, de Charles Le Brun
Expression des passions de l'âme : La Colère, tête de trois quarts à droite, de Charles Le Brun - © Musée du Louvre

Martin Legros, rédacteur en chef de Philosophies Magazine, répond à la question : qu'est-ce qu'une saine colère ?

La philosophie entretient un rapport ambivalent avec la colère.

Pour les Grecs, c'est une passion, une fureur qui peut tout emporter sur son passage, comme c'est le cas pour la Guerre de Troie ou la colère d'Achille, qui l'entraîne dans une vengeance insatiable.

Mais si elle est irrationnelle et parfois illimitée, la colère est au départ motivée, selon les Grecs, par un sentiment d'offense qu'on cherche à venger. Aristote le dit dans 'La République', la colère est le désir douloureux de se venger d'un mépris, manifesté à notre égard ou à l'égard des nôtres, ce mépris n'étant pas justifié. Aussi Aristote prônait un bon usage de la colère.

Dans la tradition philosophique en général toutefois, de Sénèque à Descartes, on tendra plutôt à une image assez négative de la colère, comme d'une passion dont le sage doit se préserver, en apprenant à rester calme et impassible.

La colère a ainsi été longtemps refoulée dans la philosophie.
 

Peter Sloterdijk et les banques mondiales de la colère

Pour Martin Legros, parmi les philosophes contemporains, celui qui parle le mieux de la colère, c'est le philosophe Peter Sloterdijk, dans 'Colère et temps', paru il y a une dizaine d'années. Cet essai sur la colère est l'un des plus percutants de notre temps. 

Peter Sloterdijk fait de la colère la grande force motrice de la modernité. Il dit que les grands partis politiques et révolutionnaires en particulier ont consisté en des 'banques mondiales de la colère'. De la même manière qu'on place son argent dans les banques pour le faire fructifier, les partis, les syndicats jouaient le rôle de banques où on venait déposer sa colère, pour qu'elle y fructifie avec celle des autres. Des banques dont on attendait aussi qu'elles émettent des projets d'avenir, crédibles, dépassant le système actuel. 

Cela a marché, grâce à la crainte qu'a constitué le communisme face au capitalisme. Le monde capitaliste a dû faire des concessions sans précédent sur la distribution des richesses. C'est cette gestion politique de la colère qui s'est effondrée, en partie, avec le communisme, selon Peter Sloterdijk.

Avec la disparition de cette banque mondiale de la colère, les classes sociales ne peuvent plus se former en capitalisant leur colère dans des banques et la menace a basculé du côté des entrepreneurs, qui peuvent licencier ceux qui n'obtempèrent pas aux nouvelles conditions du travail.

Le monde libéral n'oppose plus des classes, mais les gagnants et les perdants. Or un perdant, ce n'est pas une condition, c'est une humiliation, et cela suscite la colère. Tous les perdants ne se laissent pas tranquilliser par le fait que leur statut correspond à leur placement dans une compétition. Leurs rancoeurs ne se placeront plus contre les vainqueurs mais contre les règles du jeu. Et un perdant qui remet en cause de manière violente les règles du jeu fait surgir deux figures de la colère contemporaine : celle de l'émeutier ou celle du terroriste.

Et nous y sommes de plus en plus, c'est notre actualité. Il est peut-être grand temps de réinventer de nouvelles banques de la colère, qui seraient capables de donner une expression politique raisonnée à cet affect fondamental de la vie sociale.

Ecoutez Martin Legros dans Et dieu dans tout ça ?

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