[SERIE Intelligence artificielle, la révolution] Quand les artistes sont des machines

L'orchestre Philharmonique de Bruxelles, 22 mars 2019
L'orchestre Philharmonique de Bruxelles, 22 mars 2019 - © RTBF

L'intelligence artificielle est déjà d’application aujourd’hui dans le domaine de l'art. Les machines peuvent faire de la musique, de la peinture, de la sculpture,... mais qu’est-ce que cela dit de l’art ? 

Le 22 mars dernier, le Printemps numérique a accueilli l'Orchestre Philharmonique de Bruxelles pour un concert inaugural un peu particulier : tous les morceaux avaient été composés par une intelligence artificielle, un ordinateur capable de composer des morceaux uniques, par milliers.

Mais comment les musiciens ont-ils ressenti ces morceaux ? 
L'art créé par la machine peut-il véhiculer des émotions ? 
Sommes-nous prêts à nous laisser toucher par des machines-artistes ?
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La technologie de l'apprentissage profond

AIVA, c'est le nom de l'intelligence artificielle qui a composé les morceaux joués au Printemps numérique. Elle a été créée par une start up luxembourgeoise. AIVA peut composer à la manière de Beethoven, mais aussi en style rock ou à la manière d'un orchestre romantique.

Pierre Barreau, le patron d'AIVA, a recours à la technique d'intelligence artificielle la plus populaire : la technologie de l'apprentissage profond. Il s'agit de fournir des milliers de données à un algorithme d'apprentissage, qui est en réalité un réseau de neurones artificiels. Son but est d'identifier, à partir de ces données, des suites logiques et de résoudre ensuite un problème, qui est, dans ce cas-ci, de composer de la musique. L'algorithme peut ainsi se faire un modèle mathématique de ce à quoi la musique ressemble.

Les clients de Pierre Barreau sont essentiellement des créateurs de publicités ou de jeux vidéos. Ils ont besoin d'une musique de flux, d'un fond sonore qui véhicule une couleur et qui correspond à leur produit.


Une impression d'étrangeté

Comment les musiciens du Brussels Philarmonics ont-ils vécu ce fameux concert ?

Gilles Veldeman, violoniste, trouvait à priori intéressante l'idée de ce mix entre l'art et la technologie, mais il n'a pas été tout à fait convaincu par l'exécution : pour lui, il manque une harmonie et une direction.

Il y a en réalité quelque chose d'étrange dans ces morceaux. Stéfanie Van Backlé, violoniste l'a ressenti elle aussi. "On sent qu'il y a quelque chose de bizarre, que parfois, ce n'est pas tout à fait logique. Un compositeur qui a tout un bagage culturel n'aurait peut-être pas composé la musique de cette façon-là. C'est filtré différemment."

Tous ses collègues étaient très positifs à l'idée du projet, mais musicalement, ils l'ont au final trouvé moins intéressant. Il leur est difficile toutefois de mettre des mots précis sur ce sentiment d'étrangeté.

En octobre 2018, la célèbre maison d'enchères Christie's à new York met en vente un tableau produit par une intelligence artificielle sur base de milliers de portraits datant du 14e au 20e siècle.  Le tableau, appelé Edmond de Bellamy, avait été estimé à moins de 10 000 dollars, il partira à 432 000 dollars.

Il s'agit du portrait d'un homme. On dirait qu'on a passé une éponge sur la toile, pour un effet assez flou mais en même temps très particulier. Est-ce la couleur, les formes, l'imitation des coups de pinceau ? C'est là aussi difficile à expliquer...


Mais en fait, qu'est-ce que l'expérience de l'art ?

L'art, c'est 3 choses :

  • la création
  • l'interprétation, dans le cas de la musique
  • et la réception, le public.

Les machines sont-elles douées de créativité ? "La créativité, c'est d'abord avoir des idées, explique Thierry Dutoit, professeur à l'Université de Mons et directeur de Numediart, un institut de recherche pour les technologies créatives. La machine, de manière abstraite, est capable d'idées, mais la créativité, c'est plus que des idées : elles ne valent rien tant qu'on ne les a pas concrétisées et rien ne dit que la machine sera capable de mener à bien le projet".

La machine fait donc preuve d'une certaine créativité. Mais qu'en est-il de l'innovation, la capacité à sortir des sentiers battus ?

"Quand on voit qu'Alpha Go a utilisé des processus qui ont dérouté les meilleurs joueurs de go, il y a clairement une forme d'innovation intéressante. On voit apparaître aussi des systèmes informatiques basés sur des réseaux antagonistes génératifs, qui cherchent à produire de nouvelles formes d'art, qui soient acceptées par le public, par exemple du mobilier en 3D."

Les machines créent et innovent donc, à leur façon. Mais l'art, c'est aussi la réception de l'oeuvre, l'échange avec le public. Pour Thierry Dutoit, c'est là que tout se joue. Le public doit accepter le créateur et le porter, ressentir une forme d'empathie par rapport à cette création et se sentir sublimé. Il doute qu'on puisse avoir cette empathie par rapport à une machine qui produira une nouvelle forme musicale.

C'est aussi l'avis de Stéfanie Van Backlé, la violoniste du Brussels Philarmonics. Elle n'est pas inquiète par l'arrivée de l'intelligence artificielle dans la musique. Elle souligne elle aussi cette importance du public. "La musique est quelque chose de très personnel, il y a beaucoup d'interactions entre l'interprète et le public, ce sera toujours quelque chose d'humain."


La recherche de l'émotion

Cette empathie vis-a-vis de l'artiste, cette expérience de l'art par l'échange qui s'opère, est indissociable de deux choses qui sont terriblement humaines : l'émotion et le corps.

Notre ressenti corporel n'est pas un sous-produit de l'émotion, rappelle Thierry Dutoit. Les frissons, la chair de poule, sont l'émotion. L'émotion naît du frisson. Si on n'a plus la capacité de percevoir ses frissons, on n'a plus ces émotions. Le ressenti corporel est donc essentiel pour apprécier l'art.

"Nous pouvons nous projeter dans le corps de l'autre et ressentir ce que l'autre ressent, par empathie. Mais avons-nous envie de nous projeter dans le corps de la machine ? C'est une question politique : si on décide qu'on peut se projeter dans ce que crée une machine, on va vers un monde dans lequel le processus de créativité peut échapper à un moment donné aux êtres humains. Et donc, c'est un drôle de monde."

Ecoutez ce sujet de Marie Van Cutsem et Jonathan Remy, ici

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