Serge Tisseron : "On a souvent l'impression qu'on est seul avec sa honte"

Serge Tisseron : "On a souvent l'impression qu'on est seul avec sa honte"
2 images
Serge Tisseron : "On a souvent l'impression qu'on est seul avec sa honte" - © Pixabay

Mort de Honte (Ed. Albin Michel), c’est le récit autobiographique dans lequel le psychanalyste Serge Tisseron évoque les hontes qui ont marqué son histoire : celle de ses origines sociales, d’un père écrasé par la faillite familiale… Longtemps il a vécu avec ce sentiment sans en comprendre les causes réelles. Jusqu’à ce jour récent où, retrouvant une BD qu’il avait créée dans sa jeunesse, un secret enfoui se révèle à lui et lui donne la clé du mystère qui a nourri tout son travail.


Quand la cause de la honte est familiale

Le psychanalyste Serge Tisseron s’est spécialisé dans les secrets de famille. Il s’intéresse aujourd’hui à la honte et à la transmission de la honte. Quand on éprouve de la honte, on a toujours tendance à la rapporter à quelque chose que l’on aurait fait soi-même, mais il y a aussi des hontes que nous pouvons éprouver pour des situations familiales, pour des choses qu’ont vécues nos parents ou nos grands-parents, et qui sautent d’une génération à l’autre.

Dans son livre très autobiographique, Serge Tisseron exprime beaucoup d’amour et de compassion pour ses ancêtres : ils ont fait ce qu’ils pouvaient avec les moyens dont ils disposaient. C’était un autre monde, une autre époque. Pour soulager la souffrance, il n’y avait pas de psychothérapeutes, pas de conseils via la radio ou la lecture. On était seul avec sa souffrance, on ne recevait aucune aide de son entourage. Évoquer la honte faisait courir le risque d’être encore plus honni par son interlocuteur.

Son père portait la honte d’une faillite familiale et compensait par le sens du travail bien fait, la peur du lendemain,…. "Il portait quelque chose qui l’empêchait d’être la lumière qu’il aurait dû être". Par ses hontes, ses angoisses, ses terreurs, il s’est empêché de vivre. Il pensait qu’il ne pourrait jamais rien faire sortir de sa condition, comme s’il était maudit. Sa situation s’est pourtant améliorée lors de la grande dévaluation des années 60, mais il a continué à vivre dans une angoisse permanente, dans la crainte de manquer du nécessaire.

Serge Tisseron, comme beaucoup d’enfants, s’est donc senti investi de la charge de s’occuper de ses parents, il a repris sur son dos beaucoup de leurs hontes.


Le dessin contre l’abus

Serge Tisseron, via la psychanalyse, a pu prendre du recul vis-à-vis de ses parents, envers qui il tenait des propos très violents. Il a compris qu’il est important de replacer leur comportement dans leur propre histoire familiale et qu’ils ne pouvaient pas faire autrement. Il tient maintenant un discours apaisé sur sa famille. Plus on attaque ses parents, plus on cultive de la culpabilité à les critiquer.

Par le dessin et la bande dessinée, il a pu reprendre la maîtrise de son corps, pour guérir d’une mère qui avait été sexuellement abusive. Il a libéré sa main d’abord dans le dessin, avant de la libérer dans l’écriture, 'surréaliste' dans un premier temps, très proche du corps et de l’émotion, puis théorique.

Le dessin est une manière de se donner une représentation personnelle du monde, aussi importante que la parole. Le dessin est fondamentalement émotionnel. C’est un cri. Ça sort de votre corps"

Serge Tisseron a retrouvé ses dessins et ses poèmes d’enfance, dans lesquels tout y est : des souvenirs enfouis, des choses qu’il ne s’était jamais autorisé à penser. Il comprend alors mieux pourquoi aujourd’hui il refuse les honneurs, pourquoi il a l’impression 'de ne pas mériter', 'de ne pas avoir droit', pourquoi il a beaucoup de peine à se réjouir de ce qui lui arrive de bien. C’est la honte de son père qui vit en lui, l’indignité qu’il lui a communiquée.

Par rapport à diverses situations de honte, il a recours à ce subterfuge, que nous pouvons tous utiliser : "Tant qu’ils ne peuvent pas me tuer, ils ne peuvent rien contre moi."

 

La honte sociale

Certaines hontes sont récurrentes chez chacun d’entre nous, comme la honte de la sexualité ou de notre propre corps. Ce sont des hontes sociales.

Heureusement, un mouvement se développe, comme le body positivisme ou la publicité qui met en avant des femmes normales et non plus filiformes. On s’aperçoit aujourd’hui que des hontes qu’on éprouvait au fond de soi étaient liées à un matraquage publicitaire, ou, en matière de sexualité, au poids de la religion.

Si on comprend que ces hontes qu’on éprouvait intimement nous sont imposées socialement, on peut dire : "arrêtez ça, je ne le mérite pas". C’est ce que font le mouvement Me Too et les enfants abusés qui osent dénoncer les pédophiles. La honte qui avait été conçue pour empêcher les gens de parler et de dénoncer ce qu’on leur avait fait subir, fait l’objet de campagnes qui vont permettre à beaucoup de se libérer de hontes non justifiées.

Serge Tisseron n’est toutefois pas pour le déballage public, mais pour le déballage privé. Il invite les gens à dessiner, à écrire leurs sentiments, à utiliser un dictaphone pour exprimer ce qui les trouble, plutôt qu’à aller sur un réseau social et à taper tout ce qui leur vient à l’esprit. Il y a une retenue qui est la condition de notre intimité. Nous devons protéger notre intimité.


Sortir de la honte

Dans la honte, on craint de perdre l’affection de ses proches, mais on craint aussi de perdre toute forme d’intérêt pour eux. Le bannissement est toujours à l’horizon de la honte, c’est la punition suprême. L’angoisse de la honte, c’est de disparaître du paysage : on dit d’ailleurs "rentrer sous terre de honte".

Serge Tisseron nous conseille d’identifier la honte, de trouver sa cause, de retrouver les émotions qui l’accompagnent, notamment la rage, et enfin de retrouver la filiation.

On peut se réaffilier via des groupes comme les Alcooliques Anonymes, les femmes battues,… qui sont très importants pour aider à dépasser la honte. La honte est plus facile à gérer quand on la partage. On a souvent l’impression qu’on est seul avec sa honte, car elle crée un sentiment d’être hors communauté, de ne pas avoir sa place. Le fait de la raconter en groupe, ou de façon anonyme, procure un réel soulagement.

Aujourd’hui, Serge Tisseron ressent bien sûr encore la honte. Chaque fois qu’il éprouve ce sentiment, il se rassure par des propos apaisants : "ne t’inquiète pas". On ne guérit jamais complètement d’une blessure d’enfance, on apprend à gérer ses blessures en se soignant soi-même au jour le jour.

Il faut en toute chose voir comment une difficulté qu’on arrive à surmonter va nous enrichir considérablement

Ecoutez Serge Tisseron dans Tendances Première