Serge Guérin : "C'est le regard des autres qui vous conduit à être une personne âgée"

Vieillir, l'âge des possibles
Vieillir, l'âge des possibles - © Pixabay

Il y a un temps pour tout, et la vieillesse offre des opportunités inédites : mettre de l’eau dans son vin avec ses proches alors qu’on avait un caractère tempétueux, avoir l’opportunité de marcher avec son épouse 7 kilomètres par jour, chanter des airs d’opéra dans une chorale, être choyé par ses enfants,...

Mais à quel moment est-on une personne âgée ? 

Serge Guérin, sociologue, spécialiste du vieillissement de la population française, étudie comment la société s'adapte à cette transformation sociale majeure liée à l'allongement de la vie. Pour lui, on ne décide pas soi-même du moment où on est une personne âgée, c'est le regard des autres qui vous conduit à être une personne âgée. 

"Dans l'entreprise, on est un senior dès 45 ans. On vous fait un procès en vieillissement précoce extrêmement tôt. Dans la société en général, ou pour la sécurité sociale, on est âgé à partir de 60 ans. Dans la tête des personnes, ce serait plutôt 75 ans. Et on est vraiment en situation de vieillissement après 85 ans. Selon l'endroit où l'on se place, l'âge n'est pas le même, ce qui montre bien qu'il s'agit plus d'un construit social que d'une réalité scientifique et biologique."

Aujourd'hui, 25% de la population française a plus de 60 ans. Depuis la fin 2015, les plus de 60 ans sont plus nombreux que les moins de 20 ans.

 

Un renoncement bienvenu

Benoît Verdon, psychanalyste, auteur de Le Vieillissement psychique, considère que les personnes qui s'adaptent à leur vieillissement sont un modèle identificatoire précieux pour les jeunes. Ceux qui fonctionnent autrement parce qu'ils ne peuvent plus fonctionner comme avant, pour qui le choix de vie n'est plus d'être performant, compétent, visible partout, qui peuvent accepter qu'être lent, ce n'est pas forcément une aberration, que ne pas pouvoir réaliser ses idéaux n'est pas forcément un échec,... délivrent des messages précieux pour le vivre ensemble dans notre société.

Il rappelle la métaphore des ruines utilisée par J.B. Pontalis : les ruines sont le signe de ce qui fut, elles sont une mémoire de l'humanité, une expérience émotionnelle forte, elles sont nobles. Certaines personnes qui vieillissent s'envisagent comme des ruines dévastées qui n'ont plus rien de bon à vivre, y compris la sexualité. Mais elles peuvent arriver à "reconnaître que ce qu'elles sont, cela vaut le coup que cela continue. Ce n'est pas parce que l'éventuelle perfection n'est plus là que pour autant tout est fini."

Un renoncement peut être tout à fait bienvenu et donner une liberté intérieure indéniable.

 

Respecter le choix de chacun

Francis Carrier, retraité, a travaillé dans le secteur du climat social et est aujourd'hui le fondateur de l’association Grey Pride. Pour lui, des questions nouvelles attendent en effet les pouvoirs publics en termes de diversité : comment seront accueillis les couples homosexuels par des pensionnaires majoritairement hétérosexuels ? Faut-il former le personnel, ouvrir des maisons de retraite réservées aux lesbiennes, d’autres aux gays, d’autres encore aux personnes trans ? 

Il y a une nécessité de travailler sur l'isolement de toutes ces personnes qui ne sont pas visibles, en créant du soutien, en se préoccupant de leur santé, de leur habitat, et par ailleurs en faisant émerger une visibilité par un combat militant et politique.

"Pour faire émerger des droits, il faut faire émerger une population. Car tant qu'on ne voit pas une population, elle n'a pas de revendication, elle n'a pas de besoins. Par ailleurs, la vieillesse aujourd'hui est mise à l'écart de la société. Cela nous concerne tous, mais il y a un déni social évident. Le vieux ou la vieille, c'est toujours quelqu'un d'autre, ce n'est jamais nous. (...) Les usagers, les personnes âgées, on ne les entend jamais. Il n'y a pas de lieu de militance pour eux. Il faut essayer d'organiser les choses pour que les personnes qui ont envie d'être ensemble puissent l'être."

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Ecoutez ici le 2e épisode de La vieillesse, ce joyeux naufrage, une série documentaire de Virginie Bloch-Lainé, réalisé par Clothilde Pivin, pour France Culture.

Avec Pierre, retraité ; Gilbert Ennesser, retraité ; Lise Trèves, retraitée ; Jean-Paul Caracalla, retraité ; Serge Guérin, sociologue, co-auteur de La Guerre des générations n’aura pas lieu (Calmann-Lévy) ; Benoît Verdon, psychanalyste, auteur de Le Vieillissement psychique (coll. Que sais-je ? P.U.F.) ; Francis Carrier, retraité et fondateur de l’association Grey Pride.

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