"Sans la loge, on n'aurait pas les trois quarts de l'oeuvre de Victor Horta"

Détail de la Maison Horta au 23 et 25, rue Américaine à Saint-Gilles
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Détail de la Maison Horta au 23 et 25, rue Américaine à Saint-Gilles - © Tous droits réservés

Nous sommes en 1919, à Bruxelles.
Cela fait des décennies que les responsables politiques et culturels évoquent la nécessité d’un lieu qui rassemble l’art pictural et sculptural ainsi que la musique et le théâtre.
Une commission est créée par le ministre des Travaux Publics, Edouard Anseel. Elle est présidée par le socialiste Emile Vinck, qui pousse Victor Horta à proposer ses services.
En face de ce dernier, il y a deux autres architectes qui représentent l’administration.
Le projet du pape de l’Art Nouveau est choisi à condition qu’il soit réalisable financièrement.
Mais le Sénat rejette le crédit demandé par le ministre. On cherche alors un allié en la personne du bourgmestre Adolphe Max, un franc-maçon. Le nouvel équipage recourt au banquier Henri Le Bœuf pour débloquer les fonds nécessaires. Une ASBL est mise sur pied le 22 avril 1922 et obtient de l’Etat la garantie d’un emprunt.
La construction du Palais des Beaux-Arts débute l’année suivante. Les premières salles sont inaugurées en 1928.

Quel rôle a joué la franc-maçonnerie dans l’œuvre de Victor Horta ?

Michèle Goslar, auteur de Victor Horta (Fondation Lahaut, Fonds Mercator), 
nous l'explique.

Lorsque Victor Horta entre en franc-maçonnerie, à la loge des Amis philanthropes, le 31 décembre 1888, il a 27 ans. Il n'est pas riche, il est stagiaire chez Alphonse Bala, l'architecte du roi, avec lequel il a participé à la construction des serres de Laeken. S'inscrire à la loge équivaut pour lui à un mois de salaire. C'est un bourreau de travail, il est donc étonnant qu'il entre en franc-maçonnerie alors que les réunions, les obligations prennent beaucoup de temps. Il y croise Adolphe Max, Emile Tassel, Max Hallet... des hommes assez jeunes qui commencent à bien s'installer dans la vie, qui ont une certaine fortune. Ce sont des libéraux qui ont en commun les mêmes idéaux, très tournés vers le peuple. 

La loge des Amis philanthropes est une loge avant-gardiste, qui a créé l'ULB, la première école de filles Gatti de Gamont, qui a lutté pour le suffrage universel, qui a créé pendant la guerre ou pendant les grèves des caisses d'aide d'alimentation ... C'est d'ailleurs dans cette loge que s'est créé le Parti Ouvrier belge, ancêtre du Parti Socialiste. 

Horta a voulu faire très vite une séparation entre sa vie privée et la loge, bien qu'il faut se rendre compte que, sans la loge, on n'aurait pas les trois quarts de l'oeuvre de Horta et notamment les constructions officielles. Horta est resté 50 ans dans la loge mais il n'y a jamais grimpé. 

"Il n'a jamais imaginé un seul instant que si on lui commandait des oeuvres, Autrique, Tassel, Lefébure, Solvay, c'était parce qu'il était un frère et qu'entre frères, on se rend des services, explique Michèle Goslar. Pour lui, la loge était un lieu de réflexion, un lieu de développement du beau, de l'art, un lieu où les gens voulaient modifier, aller vers l'avant, montrer un autre type d'architecture. Et ils ont trouvé dans la loge l'architecte qui convenait à leurs désirs. Il s'appelait Victor Horta." 

 

'Par le labeur vers les sommets'

Victor Horta a fait des études d'architecture, mais à l'époque, on enseignait un peu n'importe quoi. Tout ce qui l'intéressait, c'était le dessin et l'architecture. Il n'avait presque pas de formation générale, en géographie, mathématiques... et c'est la Loge qui va la lui apporter. Il était prêt à faire quelque chose de neuf mais il n'avait pas les moyens intellectuels pour le faire et c'est la Loge qui les lui donne. "Par le labeur vers les sommets" devient sa devise.  

Il plaide pour la coordination de tous les arts : architecture, sculpture, peinture, menuiserie, ferronnerie... Il va chercher à créer un réseau de collaborateurs, parmi les sculpteurs, peintres, artistes rencontrés pendant ses études à Gand et à Bruxelles : Hankar, Van Rysselberghe... Il fait un art total, il construit depuis les fondations, jusqu'aux poignées de portes ou aux verres.

La consécration

Il ne travaille pas que pour des clients fortunés, il reçoit des commandes de la Loge, il aménage les ateliers de certains de ses confrères artisans. Puis enfin, à partir de 1906, il reçoit des commandes publiques, la première étant le Musée de Tournai. Pourquoi si tardivement ? Parce que Léopold II n'aimait pas beaucoup le style Art Nouveau et en particulier Horta. Il n'a par exemple jamais été choisi comme architecte pour les expositions universelles. "Il a eu du mal à obtenir des commandes officielles. Et là je confirme que toutes celles qu'il a eues sont une déviation de la Loge : la gare centrale, le Palais des Beaux-Arts, l'hôpital Brugman."

Avec l'hôtel Tassel, Victor Horta avait déjà atteint la renommée. Avec l'hôtel Solvay, les budgets sont illimités, Horta a toute liberté. Il mettra 8 ans à le terminer. On peut parler là d'art total. Avec comme désagrément que tout était intégré et difficilement transformable, il y a donc eu par la suite des détériorations de l'oeuvre d'Horta. 

Il va aussi participer à l'essor des grands magasins, avec la construction de l'Innovation de Bruxelles, qui brûlera dans les années 60. Horta a très bien compris qu'il fallait attirer les clients en montrant la marchandise, d'où l'emploi de verre et de fer. Pour les magasins Wolfers, qui vendaient du luxe, il fallait au contraire un bel écrin discret en marbre noir.

La Maison du Peuple est un monument important de Victor Horta, il voulait un palais pour le peuple, qui manquait de lumière et d'espace. "Pour moi, c'est le plus grand crime de destruction, de lèse-patrimoine qu'on ait fait, en détruisant la Maison du Peuple, regrette Michèle Goslar. Et Dieu sait s'il y a eu des oppositions du monde entier. C'est le symbole du revirement du POB vers le socialisme. On a laissé tomber l'enthousiasme du début pour l'ouvrier, pour le suffrage universel, on a un peu honte de ce symbole socialiste et donc on détruit l'image de ce symbole."

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