Rwanda : un nouvel héritage

"Résilience"
"Résilience" - © ADAGP, Bruce Clarke

Au Rwanda, 25 ans après le génocide de 1994, par delà les morts, la douleur, la colère et l’amertume, les orphelins du génocide se reconstruisent. Ils deviennent parents à leur tour. Yvette Jallade Maestroni et Sarah Jacquet les ont rencontrés.

Dévote, Bonheur, Justine, Paul, Brigitte, Damas, Narcisse, Ange, vivent à Kigali, Nyamata, Nianza, Gisenyi, en ville et à la campagne. Ils cultivent leur terre, sont maître d’école ou sans emploi. Ils doivent se réinventer, sans modèle, parfois sans souvenir, sans même une photo.

Ils nous racontent leur reconstruction intime. La première fois qu’ils ont réaimé, comment et quand ils ont à nouveau cru en la vie. Ils nous parlent de ce quelque chose qui manque et qui lancine. Ces proches qui ne sont plus là mais qui ne quittent pas leurs pensées, ces trous béants laissés par les absents et qui ressurgissent à certaines étapes importantes de leur vie.

Dans la joie, l’espoir ou la crainte, ils se demandent comment être parents, sans marche à suivre, car ils sont parfois le seul exemplaire qui reste de leur famille : les leurs ont été tués, massacrés, parce qu’ils étaient Tutsi.

Ils n’ont pas pu les enterrer. Ce deuil impossible cohabite en eux avec l’énergie du renouveau, de la vie à réhabiliter, de la paix à entretenir.

Ils veulent écrire un nouvel héritage, pour eux, et pour leur pays.

 

Une vie à broder, sans modèle

Sarah Jacquet et Yvette Jallade-Maestroni sont allées au Rwanda en 2016 à la rencontre de jeunes rescapés orphelins du génocide. Elles y ont rencontré de jeunes parents, comme elles, et ont parlé avec eux de leur expérience de la parentalité, après que le génocide des Tutsi au Rwanda en 1994 a emporté leur père, leur mère, ou les deux.

Ces jeunes hommes et femmes arrivent à l’âge de recréer une vie de famille, à leur tour. Ce documentaire raconte cette reconstruction intime, avec une énergie et un courage hors-normes, pour redonner un sens à leur existence quand 25 plus tôt, de manière systématique et organisée, leur légitimité à vivre a été niée, parce qu'ils étaient désignés comme Tutsi.

Ce n’est pas un documentaire historique car il n’éclaire ni sur le génocide en lui-même, ni sur sa planification et les conditions qui l’ont rendu réalisable, ni sa perpétration, son coût humain, le négationnisme, les bourreaux et la justice. Il ne parle pas non plus des justes et des sauveurs. Ce qu’il propose, c’est, pour la première fois, une approche par cet à côté résultant de l’Histoire, une conversation en confiance au sein de quelques foyers. Des jeunes parents disent, en français et en kinyarwanda, leur combat actuel pour aimer, refaire famille quand la leur a été anéantie. Que transmettre ? Comment déjouer les tours du trauma familial annoncé ? Que dire aux enfants quand il n’y a pas de sépulture où se recueillir, de photo à commenter, de voisins à interroger et que des informations essentielles manquent sur la disparition de la génération d’avant ? Comment bâtir un équilibre familial sur un désastre intime et entretenir la paix pour l’avenir ?

Il raconte cet entrelacement entre l'extrême particulier et unique qu’ont vécu les orphelins rescapés dans leur chair quand ils étaient encore enfants (la peur, l'abandon et l’absence de protection, la solitude, le deuil) et l'extrême universel et commun : tomber amoureux et hésiter, se marier, annoncer sa grossesse, attendre un enfant, lui donner un prénom, répondre aux questions de son enfant, prendre sa femme pour sa mère, parler de la mort... Il se passe, pour ces témoins, quelque chose d'originel, une genèse. Un possible recommencement. Une vie à broder, sans modèle.
 

Rwanda : un nouvel héritage

Un documentaire d’Yvette Jallade Maestroni, Sarah Jacquet et Christine Robert
Avec : Paul, Devote, Bonheur, Justine, Brigitte, Damas, Ange, Narcisse, Charlotte, Genesis, Tania.

Sur une idée d'Yvette Jallade Maestroni
Prise de son : Sarah Jacquet au Rwanda. A Paris, en studio : Alain Joubert et Pierric Charles.
Mixage : Claire Levasseur
Coordination : Aurélie Charron et Inès Dupeyron
Une production de L’Expérience, France Culture, Radio France.

Musiques

La musique, où se mêle le blues américain et sud-africain, rappelle les luttes pour les droits mais s’y glissent aussi des moments de joie amenés par la pop africaine actuelle au moment des mariages notamment. On y entend des chants en kinyarwanda, berceuses et chansons de commémorations, mais aussi des influences d’Afrique de l’ouest et françaises. Parce que c’est une histoire qui est faite pour tout le monde.

Papaoutai, Stromae, Album Racine Carrée
A Change Is Gonna Come, chanson de Sam Cooke et reprise par Otis Redding, symbolique de la lutte pour les droits civiques
Malaika (Mon ange), chanson d'amour en swahili de Tanzanie, reprise par Angélique Kidjo, dans le sillage de la chanteuse Miriam Makeba, sud-africaine et militante anti-apartheid et pour les droits civiques
Marry You, de Diamond Platnumz, star incontournable de la pop actuelle en Afrique
Le Sel, Thee, Stranded Horse And Ballake Sissoko
Nkwihoreze, Comptines et berceuses du Baobab - Chantal Habyalimana : berceuse consolatrice en kinyarwanda

Home again, de Michael Kiwanuka.
Chants commémoratifs
Wasaga ute Mubyeyi (A quoi ressemblait ton visage, mon parent ?) de Bonhomme
Ese mbaze nde ? (Vers qui se tourner ?) de Nyiranyamibwa Suzanne

_______________________

Ecoutez le documentaire ici

Remerciements

Merci aux comédiennes qui ont prêté leurs voix : Saskia Zaslavsky, Laurine Bauby, Valentine Zaslavsky, Atete Ruta, Nido Uwera.
Merci aux amis et rescapés parents qui ont partagé avec nous leur intimité, parfois amère mais douce aussi.

Merci au Mémorial du génocide de Kigali, à Aegis Trust, au CNLG, à l'AERG, à Ibuka, à Alain Mwiseneza, Clémence, Amélie, Zas, Antoine et Noémie et tout particulièrement à Cécile Mukamutara.
Merci à Mariannick Bellot, Irène Omelianenko, Virgile Van Ginneken, Samuel Hirsch.
Merci à nos familles.

Illustration

"Résilience", par Bruce Clarke, artiste britannique et sud-africain. Il a été militant anti-apartheid. Il réalise de grandes fresques.  On peut en voir une en ce moment à Bruxelles, à l'occasion de la commémoration du génocide des Tutsi en Belgique et au Rwanda : "Les hommes debout". Son inauguration est prévue le 11 avril à 16h en partenariat avec la Ville de Bruxelles et son Parcours Street Art. Elle se trouve au numéro 34-36 de la rue du Meiboom à 1000 Bruxelles. Infos ici

_______________________

À écouter aussi dans Par Ouï-dire :

Vous souvenez-vous du Rwanda ? 

En 1997, trois ans après le génocide rwandais et cinq ans avant le procès en assises qui s’est tenu à Bruxelles, condamnant quatre Rwandais à de très lourdes peines, Pascale Tison revenait sur l’extermination délibérée d’hommes et de femmes coupables, seulement, d’être ce qu’ils étaient. L’histoire donne des leçons mais n’a jamais d’élèves. Avec Rony Brauman, cofondateur de Médecins sans Frontières  
Pierre Galand, alors secrétaire d’Oxfam, toujours actif dans le milieu humanitaire et associatif  
Gasana Ndoba, alors réfugié en Belgique, il était coordinateur du comité pour le respect des droits de l’homme et de la démocratie au Rwanda. Il vit aujourd’hui à Kigali. Il est l’initiateur du procès en assises en 2001 à Bruxelles.
Yolande Mukagasana, réfugiée en Belgique ; elle a écrit " La mort n’a pas voulu de moi ".
Valérie et Alain Sebatsassi, réfugiés rwandais 
Colette Braeckman, journaliste, spécialiste du Congo, du Rwanda et du Burundi
Luc De Heusch, ethnologue, aujourd’hui disparu.

Une réalisation de Pascale Tison

 

À écouter aussi dans Par Ouï-dire, le 15 avril à 22.00 sur La Première :

Bienvenue au Royaume de Belgique, par Robert Scarpa

Une mère de famille rwandaise débarque dans un petit village de Wallonie. Robert Scarpa évoque par la bande la confrontation de cette mère de famille, demandeuse d’asile, rescapée du génocide, avec les édiles communaux et la population locale.

Elle échange ses souvenirs du Rwanda avec une amie, rwandaise elle-aussi.

Un récit pseudo-autobiographique pris en charge par les comédiennes Nancy N'kusi et Providence Rwayitare.

Réalisation : Robert Scarpa et Pascale Tison
Ecriture et recherche d’archives : Robert Scarpa
Assistante à la réalisation : Fabienne Pasau
Prise de sons montage et mixage : Pierre Devalet
Un projet soutenu par Gulliver

Podcast disponible ici dès le 15 avril 2019 à 23.00

Newsletter La Première

Recevez chaque vendredi matin un condensé d'info, de culture et d'impertinence.

OK