Réinventons des rites pour lutter contre la peur de la mort

 Le film 'Mourir' de Manuel Poutte aborde l'émergence de nouvelles approches de la mort
Le film 'Mourir' de Manuel Poutte aborde l'émergence de nouvelles approches de la mort - © Lux Fugit Films / RTBF

Interroger notre façon de vivre, ressentir ou ritualiser la mort, c’est l’un des objectifs du film documentaire de Manu Poutte, 'Mourir'. Il y est question de rituels ou d’absence de rituels, de joie ou de choix. L’occasion aussi d’évoquer les 'cafés de la mort', des lieux où l’on échange ses expériences et ses craintes.

Incontournable mais combattue par certains, la mort n’en finit pas de définir la vie. La perception et la façon de vivre la mort évoluent fortement ces dernières années. Manuel Poutte aborde l’émergence de nouvelles approches de la mort, à la rencontre d’auteurs très au fait du sujet et à la découverte de lieux nouveaux (Jardins de mémoire, cafés mortels, etc.).

La mort est toujours très tabou aujourd’hui, on essaie de la cacher, et Manuel Poutte a tenté, avec ce film, de lutter contre cette invisibilité qui règne autour d’elle et nous laisse tous complètement démunis. La ritualisation et le fait de donner du sens à la mort nous permettraient pourtant de l’accepter, d’être moins dans l’angoisse et dans la peur. Dans d’autres sociétés, la mort est vécue en communauté, voire dans la fête.


Les rites nécessaires

Gabriel Ringlet le dit : "Les lieux traditionnels qui étaient habilités à poser des gestes et des rites qui avaient du sens ont été désertés. Entre ces lieux désertés et le vide, on a vu surgir le commercial qui a senti qu’il y avait un manque et est arrivé avec une proposition clé sur porte. Nous devons, croyants et non -croyants, travailler ensemble pour renouveler nos propres traditions, nos propres rites."

Dans nos sociétés occidentales, il y a moins de rituels autour de la mort, donc moins d’humanisation de la mort. Cela a fondamentalement choqué Manuel Poutte. Si on n’appartient pas à un culte, les rites sont faits au crématorium, dans une forme de célébration laïque qui, d’une bonne idée au départ, est devenu quelque chose d’industriel. Il faudrait réinventer des choses, car il y a un manque de respect et une grande froideur. La mort ne devrait pourtant pas nécessairement être morbide, bien au contraire.

Les cafés de la mort sont organisés pour parler de la mort. Un participant congolais expliquait que chez lui la mort était vécue en prenant son temps, non seulement comme une fête, mais comme un théâtre où on permet aux sentiments de s’exprimer.
 

Pourquoi cette retenue dans nos sociétés ?

En écartant les enfants de la mort, on crée chez eux une angoisse et donc un tabou qui les accompagnera toute leur vie. Il faut au contraire mettre les enfants en contact avec la mort, parce que c’est toujours la distance qui crée la peur.

Or notre société va vers l’aseptisation, vers une sorte d’illusion, on cherche à être tout le temps dans le temps présent, dans la quête de désirs immédiatement rassasiés. Mais on doit accepter qu’on vieillit. Plus on le nie, plus ce sera quelque chose d’angoissant qu’on va essayer d’aseptiser en permanence, de rendre propre, quasi invisible.

Aujourd’hui tout est ramené au commerce, l’être humain est marchandisé jusqu’au bout, regrette le réalisateur.


Le droit de choisir sa mort

Manuel Poutte, qui a connu la mort de près, insiste sur la nécessité de pouvoir choisir sa mort, on devrait pouvoir avoir ce droit. Il a rencontré de nombreuses personnes en fin de vie et il a eu l’occasion de filmer une euthanasie, un moment fort qui a été vécu dans l’apaisement. Il a été surpris par la force qu’avait cette personne dans ses derniers moments, elle ne transigeait pas, elle était tranquillisée. Les pleurs et la tristesse sont ensuite apparus chez les proches, mais dans le partage, partage qui devrait être donné à plus de monde.

"Les gens inventent de nouveaux rites en fonction de leur histoire, de leurs valeurs, et parfois en fonction de leurs proches. On peut vivre l’euthanasie comme un nouveau rite, dit un médecin dans le film, comme une façon de préparer sa mort et de la vivre en toute conscience, en ayant pu les jours précédents, faire des fêtes, des rassemblements familiaux, choisir sa musique, ses textes,… Si ma vie m’appartient, ma fin de vie m’appartient et même ma mort et même ce qui va se passer après."


Les cafés de la mort

Pour réinventer les rites, on peut tout imaginer. Une dame a par exemple mélangé les cendres de son compagnon avec du haschich, qu’elle a fumé en partage avec des amis. Elle l’a ainsi célébré jusqu’au bout, d’une façon qui était juste par rapport à la vie du défunt.

Le café de la mort est un lieu d’expression libre, où il n’y a aucun tabou. Chacun peut venir parler, autour d’un verre, de son expérience personnelle, de son questionnement, de ce qui fait peur, de ce qui fait rire parfois, qu’on n’a pas osé dire. Les gens viennent partager des moments personnels avec des inconnus. Le fait d’être dans l’intime, avec des gens qu’on ne connaît pas, permet de dire des choses et de se libérer.

"C’est important de parler de la mort, parce que dans nos sociétés, c’est très difficile, explique Sandrine Tenaud, qui organise des cafés de la mort. Cela fait peur aux gens alors qu’on est tous confrontés à la mort et au deuil. Beaucoup de personnes se retrouvent, dans leur milieu professionnel ou même dans leur propre famille, à ne pas pouvoir évoquer ce passage, ce deuil, et ont besoin d’un lieu pour pouvoir en parler librement. Il y a des personnes âgées qui veulent parler de la mort avec leurs proches et en fait c’est impossible, on leur dit : mais non, ne parle pas de ça. Et elles ont envie d’en parler, de parler de leurs morts et ici, on leur permet ça en fait."

Plus d’infos sur les cafés de la mort sur le site La mort fait partie de la vie
ou sur la page Facebook

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